Installé en plein coeur de Biarritz, Bruno Allard nous ouvre les portes de son atelier/maison. Chez lui, tout transpire le vintage et rien ne reste jamais trop longtemps d’origine pour ce peintre imprégné par la culture Harley Davidson. L’homme à le "Regarfix", toujours prêt à esquisser son prochain projet.

Bruno, peux-tu nous parler de toi et de ton activité ?

Je m’appelle Bruno Allard, j’ai 49 ans et je suis originaire de Lille. J’habite à Biarritz depuis 3 ans et je travaille principalement comme peintre en lettres. J’officie dans cette discipline depuis 1984 maintenant. Vous n’étiez pas né je crois ! (rires).

Au début de ma carrière, je faisais aussi énormément de photographie. A l’époque, je m’étais constitué une grosse clientèle pour laquelle je faisais des shootings de mode et petit à petit, j’ai été intégré dans leur processus créatifs. C’est comme ça que j’ai démarré mon second corps de métier qui est la création graphique. À partir de 1994, j’ai alors travaillé pour des agences de publicité lilloises, pour de grandes marques, notamment textiles comme G-Star et Levis ainsi que pour des magasins indépendants. Je crée leur communication de A à Z, du logotype à l’enseigne, du shop en passant par le catalogue, etc...

D’où vient ton pseudonyme “Regarfix” ?

Regarfix vient de mon attrait pour la photographie. C’est une allusion à la focale fixe des appareils photos et le regard que je porte sur mes sujets. La focale c’est mes yeux. J’ai voulu jouer sur la photographie et le graphisme avec comme donnée commune mon regard, l’oeil que je pose sur mes projets.

Peux-tu revenir sur ton parcours ?

Tout a commencé en 1984, à Anvers en Belgique, avec une formation en CAP de peintre en lettres. Le diplôme se passait en 2 ans, avec une année supplémentaire en études supérieures. En parallèle de ces études, j’étais également apprenti. J’ai toujours considéré que j’apprenais mieux par la pratique, en me plaçant directement au coeur du sujet.

Je travaillais pour une entreprise qui comptait 17 peintres en lettres et à l’époque, on était une des plus grosses sociétés du nord de la France. On enchaînait les enseignes, les panneaux peints… Je peux te dire que cela débitait et que les mecs du montage avaient du mal à nous suivre (rires). On réalisait vraiment beaucoup beaucoup de choses, c’était aussi varié que des panneaux directionnels, des grandes fresques sur des pans de murs, des bardages… Bref ! Tout ce que tu peux retrouver dans la ville aujourd’hui en adhésif et en numérique, on le faisait en peinture à l’époque. C’était très varié!

Peintre en lettres, c’est un peu un métier en perte de vitesse; comment expliques-tu cette transition en France ?

En France, tous les concurrents que nous avions sont passés au numérique et à l’adhésif. Je trouve ça super impersonnel. On perd le côté “fait main” et le goût des bonnes choses au profit de supports comme l’adhésif ou l’impression numérique qui ont, dès le début, de grosses lacunes de tenue dans le temps. Le sticker va perdre sa couleur sous les UV, il va se déchirer, se rétracter, craquer, et au fil des années, cela devient dégueulasse. Alors que tu retrouves des enseignes que j’ai peintes il y a 30 ans et qui sont encore impeccables !

Je dis toujours qu’il faut vivre avec son temps et la technologie qui l’accompagne, mais parfois, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux non plus. Depuis la nuit des temps, on perd des savoir-faire, des métiers. Il y a de moins en moins de formations de peintres en lettres ou de typographes au profit du numérique. Il en faut mais n’oublions pas les métiers de l’artisanat manuels qui sont très nobles.

La semaine dernière, j’ai réalisé l’intégralité de la façade d’une boulangerie (ndlr : Le Fournil de la Baleine à Biarritz) et les passants hallucinaient ! “Tu fais tout à la main ?” J’ai répondu que c’était la méthode à l’ancienne (rires), que c’était comme cela que l’on faisait avant.  “Pourquoi vous ne le faites pas à l’adhésif? Ca ne serait pas plus rapide?” J’ai répondu qu’on pouvait aussi vendre des baguettes déjà précuites (rires). Aujourd’hui, et particulièrement en France je trouve, les gens n’achètent plus un savoir faire, une qualité, mais ils envisagent directement le coût auquel cela va leur revenir. Ils veulent acheter une image, peu importe la méthode, ils veulent que cela soit le moins cher possible et c’est dommage.

«Tu fais tout à la main ? J’ai répondu que c’était la méthode à l’ancienne !»

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle je me suis installé au pays Basque. Je trouve qu’il y a encore un certain respect des traditions, des techniques et des savoir-faire. Les gens aiment le “fait main” dans cette région de France. On peut comparer ma pratique avec les vieilles usines d’espadrilles ou de fabrication de béret. Les basques appliquent des méthodes ancestrales, tisser à la main, monter à la main et 100% fait en France. Je trouve excellent que l’on conserve ces patrimoines. Aujourd’hui, les entreprises qui ont une éthique galèrent face à la mondialisation et les charges qui leur sont imposées. Moi, quand je fais une enseigne peinte à la main, je ne suis pas compétitif avec les gens qui impriment un panneau en numérique (rires). Ils vont y passer 10 minutes alors que moi il me faudra une journée ou deux pour le faire. Mais ce n’est pas le même travail ! Chez Regarfix, on aime le travail bien fait (rires).

Quelles-sont tes inspirations ?

Je roule en Harley Davidson depuis 1991, et c’est tout cet univers autour de la moto et des États-Unis qui m’inspire avant tout ! Il y a toute une culture du “Do It Yourself” autour de cette marque qui est incroyable. Les préparateurs de moto qui vont créer leur propres pièces, des pièces uniques, les peintres en lettres américains qui interviennent sur les réservoirs et les enseignes des garages, etc. J’apprécie également le travail des peintres en lettres nippons. Ils restent une source intarissable d’inspirations. Je suis aussi passionné par le Japon et les arts martiaux; je suis d’ailleurs deuxième dan de Kendo.

Dans mon travail de graphisme, j’aime beaucoup la production de Shepard Fairey ou des mecs comme Hydro 74 qui m’impressionnent toujours pas mal.Ce que je fais en peinture et ce que je produis en graphisme sont pour moi deux axes de travail différents. Je scinde vraiment ma production en deux influences bien distinctes.J’ai un travail plus libre avec mes customs de casques et mes enseignes, alors que j’ai un travail bien plus fourni et détaillé pour mes productions graphiques.

Après, c’est vrai qu’il y a toujours un gros souffle de vintage dans mon travail (rires). Bien que j’utilise beaucoup l’Ipad et des logiciels de dessin qui me font gagner un temps fou, je cherche toujours ensuite à ré-inscrire cela dans une pratique plus manuelle avec mes productions. Avant 1990, tu n’entendais pas parler d’un ordinateur dans les métiers de la création graphique. Même si cela existait, les gens en avait peur. A l’époque, mon patron se faisait démarcher par des commerciaux qui voulaient lui vendre des machines numériques, et c’était limite si il ne les sortait pas à coups de pompe par la porte.Il n’a finalement pas eu trop le choix, tout le monde s’est équipé, les prix ont chuté, et il a quand même dû s’y faire (rires).

Quels-sont tes projets en ce moment et ceux à venir ?

Je travaille pour une marque de fringues qui s’appelle “L’Égoïste, ocean surplus”. Je bosse sur les modèles, les packagings et les graphismes de leurs collections.

Cette semaine, je serai à Saint-Jean-de-Luz pour la réalisation des vitrines d’un restaurant-brasserie. Je travaille également pour les préparateurs de motos Emd Workers qui sont basés à Hossegor. J’ai développé quelques un de leurs outils de communication.En Juin, je serai présent sur le stand de BMW France au  Wheels and Waves, qui est un gros rassemblement de motos à Biarritz. Je vais y peindre des casques et des vestes en live.Mon planning pour cet été va être vite booké ! (rires). Je serai également présent au Motorium à Bordeaux, fin mai, où je vais également peindre en live. En parallèle, je vais présenter avec ma copine une marque de sac fait à la main d’inspiration “surplus et armée”, qui s’appelle Dirtbags. C’est un projet que l’on avait en tête depuis longtemps, et on a récemment investi dans une grosse machine à coudre pour le mettre en place. Je m’occupe des graphismes et je chine des tissus pour que chaque sac soit une pièce unique.

Un autre métier que tu aurais aimé faire ?

Rentier ! (rires) Non, en vrai, je m’intéresse à tout ce qui tourne autour de la décoration d’intérieure et l’architecture. Mettre en espace mes idées et chiner ! Je te trouverais de jolies pépites (rires).

Une anecdote à nous raconter ?

J’ai une anecdote à te raconter sur la magie Harley Davidson.

 

«On partage juste la même passion, et cette passion offre de magnifiques rencontres»

À l’époque, j’étais très proche du concessionnaire Harley de Lille et il m’avait présenté un de ses clients parisien qui venait faire réviser sa moto. On a sympathisé et on a pas mal bourlingué dans les bars et restos du coin (rires). On se voyait tous les 4/5 mois et ça pendant 3/4 ans. Un jour, je passe à la concession Harley, je parle de lui et la secrétaire me dis “J’aimerais bien avoir son compte en banque moi”. Je la regarde et je lui demande pourquoi? Elle me répond alors qu’il est le créateur d’une grande marque internationale de bijoux située place Vendôme à Paris (rires). C’est ça l’esprit Harley, pour moi c’est une toute petite famille, tu peux rencontrer tout type de personnes sans aucune différenciation. On partage juste la même passion, et cette passion offre de magnifiques rencontres. Autre exemple de rencontre, lors d’un voyage aux États-Unis, j’ai passé mon temps à visiter des bouclards et des préparateurs comme Shinya Kamura… Ils t’ouvrent les portes de chez eux et c’est formidable !

Qu’est ce que tu écoutes en ce moment ?

Je suis à fond sur l’album de The Picturebooks, Home is a Heartache. Ce sont des allemands que j’ai rencontrés et c’est très bon. Sinon en français, j’aime beaucoup Eddy de Pretto. Je vais le voir en concert à l’Atabal à Biarritz prochainement. J’aime beaucoup ce gamin, ses textes sont très forts; il a un phrasé qui me fait d’ailleurs penser à Nougaro dans sa façon d’interpréter. Son personnage me plaît.

Quelle personnalité créative nous recommanderais-tu d’interviewer pour 10point15?

J’ai un pote joailler, Florent, qui travaille juste à côté de chez moi, et ça ferait un superbe portrait. Rien que son atelier est à voir. Il a monté une boutique avec son associée Stéphanie qui s’appelle Origine Atelier et c’est vraiment de très bons artisans adeptes du fait main. Ils sculptent dans la cire, ils possèdent peu de machines et font un travail d’une très grande précision. Cela mérite le détour !

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