C’est à Pau que nous avons découvert un salon de tatouage aux allures de galerie d’art. Caroline Cottereau-Meurée et son mari Gaëtan y piquent leurs clients tout en y assurant le montage d’une exposition. Tatoueuse extrapolant le concept de la peau mais également experte et conférencière, Caroline nous emmène en exploration au sein de son atelier dans une ambiance familiale, entourée de ses deux enfants et de son Jack Russel.

Peux-tu nous parler de toi et de ton parcours?

Je suis arrivée dans le monde du tatouage lorsque je me suis fait tatouer très jeune, dans un milieu assez rock’n roll.
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Lorsque j’étais en école d’art, j’ai accueilli quelqu’un chez moi qui faisait du tatouage à la main, sans machine. C’est alors que j’ai commencé à tatouer des amis. Puis j’ai voyagé à Montpellier, en Corse, avant de m’installer en Martinique puis en Inde. Plus je voyageais, plus je rencontrais de tatoueurs qui m’apprenaient leurs techniques. Ce qu’il faut dire aussi, c’est qu’à l’époque il y avait quand même très peu de tatoueurs, et que les femmes n’étaient pas facilement acceptées. Après mes voyages, j’ai ouvert un salon à Ibiza où des tatoueurs de passage prolongeaient finalement leurs vacances. J’en ai profité pour me créer un réseau dans le milieu et pour acquérir de nouvelles techniques à leur côté. Mais aujourd’hui, je conseille aux jeunes de ne pas suivre mon parcours. Le tatouage est un long chemin, et avec les normes d’aujourd’hui, il est vivement conseillé de passer par un apprentissage.

Artifist, c’est un salon d’artistes tatoueurs, mais aussi une galerie d’art. D’où te vient cet intérêt pour ces deux activités?

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Le projet à germé en 2011, à une époque où j’en avais marre du tatouage. C’était l’époque du tribal et créativement, je n’y trouvais pas d’intérêt. Je commençais à me poser des questions sur le fait de continuer et j’avais envie de quelque chose d’un peu plus approfondi.
Puis j’ai rencontré mon mari et nous avons repris le nom d’Artifist qu’il utilisait déjà. « Arty » c’est l’art, et « Fist » c’est le point levé, l’idée de pousser les limites. 3 ans d’existence, déjà !

Nous avons fait des recherches sur les états de conscience modifiés, sur l’expérimentation des plantes, et des états que ça entraîne au niveau de la création. Nous avons fait beaucoup d’expérimentation et trouvé des relations avec des recherches scientifiques, tels que le rayonnement cellulaire, la fluorescence, les neuro-médiateurs et la peau.

Quelles sont vos influences artistiques?

On aime assez l’art brut et l’art contemporain, mais aussi la science-fiction et le pop-surréalisme, surtout lorsqu’il s’exprime dans nos champs d’intérêt et de recherches.

La bande dessinée m’a beaucoup influencée. Comme tout le monde, j’admirai plus jeune Moebius mais un des livres qui m’a le plus marqué est La Fièvre d’Urbicande de François Schuiten de la séries “Les Cités Obscures”, avec cette espèce de cube qui se met à augmenter ses dimensions pour se transformer en un réseau cubique.

Et il y a aussi Roy Ascott avec ses recherches sur l’Art, les Technologies et la Conscience, ou encore sur la « technoetic ».

En qualité de tatouage, les maîtres comme Filip Leu m’ont beaucoup influencé mais il y en a plein d’autres. Pour n’en citer qu’un, je dirai Lukasz Sokolowsky et son travail emprunt de magie !

Quelle est la personne qui t’a le plus marqué professionnellement?

Je pense à Jan Kounen et à son travail documentaire sur le film “D’autres Mondes”. Il a des choses à dire à travers son art ; il cherche à faire bouger les mentalités, à faire évoluer les choses au-delà même du monde du cinéma et de l’art. En fait, nous aimons quand la culture agit sur d’autres champs d’intervention. Gaëtan, par exemple, adore s’occuper des gens et réunir des artistes, c’est notre “connexionneur”. Ça fait une dizaine d’années que nous connaissons Jan, nous nous étions rencontrés à Paris à l’époque de “Blueberry”.

Sur quels projets travailles-tu en ce moment?

A la galerie, nous organisons le 5 décembre prochain une performance à laquelle je participe, avec un artiste performer toulousain qui s’appelle Kamil Guenatri. Il est paraplégique, ce sera autour du tatouage et de son handicap.

Sinon, je prépare une conférence qui se déroulera au Technoetic Arts Studio de Shanghai le 5 novembre prochain, dont le thème sera « Matérialité immatérialitée ». Pour cette conférence, je serai artiste intervenante et j’évoquerai mon travail sur la peau. Ce ne sera pas sur le côté bio-technologique, mais plutôt sur le choix du motif en lui même, vu comme une cristallisation de l’esprit. Ou pourquoi les gens viennent se faire tatouer, comment dématérialiser leurs idées. Et je reviendrai sur mes recherches en rapport avec le projet «Brain Skin».

Il y a aussi la Convention de Tatouage de Montreuil les 17 et 18 octobre prochain. Le but c’est de s’ouvrir à tout ce qui se fait autour du tatouage; avec 160 tatoueurs, on est obligés d’être hétéroclites. On présentera, entre autres, un artiste qui vient du Népal, Jon Ma ainsi que Little Sawstika qui travaille le tatouage d’une manière très contemporaine, un des concepts les plus novateurs! Il y aura aussi des conférences, des expositions et de la musique avec un cortège de Djs et Vjs. Joey Starr fera parti du jury, remettra les prix et fera un live le samedi soir avec Nathy Boss, DJ James (NTM), la formation b.a.g.a.r.r.e et un groupe qui s’appelle Tat2 Nois Act qu’il faut voir absolument !

Une anecdote à nous raconter?

Ce n’est pas vraiment une anecdote mais plutôt l’histoire d’un de nos voyages. Nous sommes partis en Amazonie Péruvienne en 2008 avec, dans nos sacs, un projecteur ultra-violet, afin de retrouver des amis Shipibo-Conibos pour effectuer un travail sur la tradition chamanique Ayahuasquero.

La thématique intégrait le concept “BrainSkin” dans une relation traditionnelle qui plus est chamanique. Les Shipibos sont considérés dans le bassin amazonien comme les maîtres de la représentation de motifs géométriques appelés «Kené», tant par le nombre et la richesse que la complexité des patterns qu’ils sont capables de produire. Ces motifs que l’on retrouvent dans leur artisanat et qu’ils utilisent pour les peintures corporelles sont directement liées aux visions très colorées et fluorescentes provoquées par les plantes.

Pour eux la notion de « fluorescence » a quelque chose de mythologique. La « légende » veut que lorsque la transe est très forte et que les chamanes regardent la décoction de plante, ils la voient non plus comme un liquide brunâtre, mais d’un jaune luminescent. Nous avons proposé a une famille de chamane de faire des peintures corporelles avec la fameuse décoction.

L’anecdote sympa à raconter, c’est lorsque nous avons déballé notre projecteur U.V. Ils ont pu voir que le breuvage émettait une luminescence jaune bleutée sous l’influence des rayonnement ultraviolets… il y a eu une effervescence quasi magique. La technologie occidentale mettait en lumière leur mythe.

Une passion particulière?

La peinture et la peau. Au-delà d’être le plus grand organe du corps, il est celui qui est tourné et fait le lien vers l’extérieur. C’est notre frontière entre endogène et exogène. La peau contient des neuro-médiateurs qui sont les mêmes que ceux du cerveau. On considère donc que la peau est comme un deuxième cerveau.

Il y a un véritable échange entre l’inconscient et la peau, comme quand par exemple on a un problème psychologique, et que l’on développe des réactions sur la peau. J’ai voulu démontrer que le chemin inverse pouvait également être pratiqué. Si le cerveau peut envoyer des informations et modifier l’état de la peau, il serait donc possible d’écrire sur la peau et de renvoyer des informations au cerveau. C’est le côté thérapeutique du tatouage.

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Dans les rites que nous avons pu observer, nous avons compris que le tatouage permet de “conscientiser”, de matérialiser des informations. Des idées qui sont inconscientes ou des choses que l’on cherche à exprimer, et que l’on veut renforcer.

Un métier que tu aurais aimé faire?

J’étais complètement fan de BD quand j’étais plus jeune, surtout celles entre la science fiction et la peinture. Je collectionnais les “Métal Hurlant”, j’allais tous les ans à Angoulême à la recherche de mes héros. C’était l’époque d’Enki Bilal, toute cette grande génération de la bande dessinée de science fiction des années 70, 80 et cette façon nouvelle de faire de la bande dessinée. J’ai commencé à faire de la BD à partir de ce que j’avais vu chez lui. J’en ai jamais fini une, mais j’en ai commencé plusieurs. En fait je me suis rendu compte que ce n’était pas fait pour moi. J’aime beaucoup écrire aussi, mais pas dans le cadre d’un scénario. Je préfère avoir une idée concentrée en une image, plutôt que de raconter une histoire trop définie. Et je suis plus à l’aise avec l’abstrait.

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Un morceau que tu écoutes en ce moment?

Il y en a plusieurs, mais en ce moment, j’écoute beaucoup tout ce qui produit par Bill Lawsel. J’adore Genesis P-Orridge mais je reste ouverte à tout ce qui se fait, j’aime écouter de nouvelles choses.

Quelle personnalité nous recommandes-tu de rencontrer pour 10point15?

Jan Kounen ! Il vient entre autre de terminer son prochain film qui s’appellera “Vape Waves”, un documentaire sur la cigarette électronique et l’industrie du tabac.

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