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C’est dans un univers aux multiples mots et odeurs, que Clémentine Humeau, créateur parfumeur nous reçoit. Logée dans son petit laboratoire en fond de cour, aussi lumineux que poétique, elle nous y dévoile en toute vérité ses multiples facettes. Un voyage olfactif et une rencontre enivrante.

Peux-tu nous parler de toi, de ton activité et de ton univers ?

Je suis créateur-parfumeur. J’ai étudié la technique de la création parfumée à l’école du Cinquième Sens à Paris ainsi qu’à l’école internationale de Grasse où je me suis formée, après avoir passé 15 années dans la musique classique.
Je suis née en Provence et petite, j’étais un peu collectionneuse d’odeurs; la terre est naturellement très généreuse olfactivement dans la région. Je suis issue d’une famille de musiciens, mon grand-frère est le leader du groupe Eiffel. La vie a fait que je suis devenue musicienne. Je suis partie à l’étranger étudier au conservatoire d’Amsterdam, et ont suivis 12 ans de tournées où j’ai énormément voyagé.

J’ai continué à sentir beaucoup de nouveaux parfums, car dans tous les pays où j’ai eu la chance d’aller jouer, j’allais toujours “humer” les alentours et ramenais avec moi des souvenirs olfactifs. J’ai une mémoire liée à l’odeur, j’y suis très sensible, qu’elles soit bonnes ou mauvaises. Pour moi, les odeurs c’est comme la musique, ce sont des vibrations, ça parle de l’intime, de choses profondes. Puis, pour des raisons personnelles, j’ai arrêté la musique, car être absente 3 semaines sur 4 devenait compliqué et ma vie a aussi changé. Je suis devenue mère, et certaines choses ont commencé à m’agacer. Et puis j’ai perdu aussi une personne très importante. Sa disparition m’a montré que la vie était courte, et qu’il y avait plusieurs passions à assouvir.

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J’ai donc préféré arrêter ma carrière de musicienne quand celle-ci était bonne, plutôt que d’arrêter suite à une frustration… J’aime trop la musique pour ça.
Mais ce ne fut pas une mince affaire, car quand on a donné beaucoup, longuement étudié, qu’on a sué pour arriver à un bon niveau, c’est clairement pas facile de tout foutre en l’air.
J’ai décidé d’arrêter progressivement. Il y a 7 ans, j’ai intégré l’école du Cinquième Sens et j’ai continué les concerts en parallèle. J’ai recommencé tout à zéro, j’ai appris.
Je ne suis pas une jeune créateur-parfumeur mais je n’ai pas 30 ans de carrière derrière moi non plus. Ce sont des métiers de maturité, de discipline, de technique, de vélocité et d’assurance. L’expérience et le temps font tout et heureusement le cerveau s’agrandit avec une souplesse remarquable.

“Être parfumeur c’est créer un meuble à tiroir dans son cerveau (…)”.

Être parfumeur c’est créer un meuble à tiroir dans son cerveau, qui est extrêmement grand, et dans chaque tiroir il y a une odeur, et tu sais comment l’utiliser et l’associer à une autre. Dans mon laboratoire Les Olfactines, qui porte le même nom que mes créations, il y 600 matières premières. Je ne les ai pas toutes dans le nez mais j’arrive toujours à les décrire avec mes mots.
Être parfumeur c’est aussi créer un dictionnaire énorme et savoir ensuite mettre en lien les odeurs par rapport à la demande du client.

Lorsque j’ai complètement arrêté la musique, je suis venue m’installer sur Bordeaux avec mes 2 filles, car je savais que j’allais être beaucoup plus sédentaire. Donc une fois mon laboratoire installé, j’ai continué mes ateliers, ceux que j’avais commencés plusieurs années auparavant sur la ville de Tours, mais plus construits et avec plus de mots… J’ai également commencé à proposer la création de parfum sur mesure pour des particuliers et partager ces sensations, révéler des identités, créer des empreintes…

D’où te vient cette passion pour le parfum?

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J’ai toujours senti, adoré et écrit mes sensations par rapport aux odeurs. À l’âge de 6 ans, je faisais la collection de gommes parfumées, je sentais tout avant de manger; pendant les balades en Provence, j’allais cueillir pour sentir. Je dirais que ce que je ressens se distingue au delà même de la passion. Ce métier me relit vraiment à moi-même, à mon histoire et à celle des autres. Dans mon éducation, j’ai souvent entendu qu’il fallait être passionné car ça pousse vers le haut tous les jours; mais dans le mot passion, il y a presque quelque-chose de morbide. Demain, si je n’ai plus de ”nez”, je pourrais continuer à vivre. J’aime les parfums, car c’est aussi lié à l’autre, à la rencontre et à l’instinct. Les mondes qui se recoupent, c’est très intime. La qualité, l’originalité, l’exclusivité et le rapport humain sont au coeur de mon activité.

Y-a t’il une personne qui t’a particulièrement marquée ou influencée ?

Ma grand-mère, de Provence. Les odeurs de mon enfance. La grande maison sur la colline. Sa poudre, ses pots de crème, le pastis, la fougasse, le goût de rouille du balcon que je le léchais enfant… Les souvenirs sont dans les odeurs. Ma grand-mère était peintre, et avait une forte personnalité. Elle aurait aimé vivre dans les années 20, côtoyer Coco Chanel et Missia, mécène et meilleure amie de Coco, cet univers d’inventivité, de joie, de féminité, et de fête. Ma grand-mère se parfumait avec des parfums de ces temps-là, “L’heure Bleue 1919” de Guerlain, “Shalimar 1925”, et “Habanita” de Molinard, un parfum à la garçonne, pour une fille avant-gardiste qui fume le cigare. D’ailleurs, ma grand-mère fumait des cigares; cette odeur de tabac m’a marquée.

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Après, il y a également les petites choses du quotidien, le vrai et la beauté qu’il y a dans ces ‘’petits détails’’, comme se remettre une mèche de cheveux. Mon attention est happée par la grâce des petites choses telles que le petit clic d’un vieil appareil photo ou le petit clapotis de l’eau sur les galets, la grâce des petits messages corporels, olfactifs ou autres.

“Pour moi, la création de parfum, c’est révéler l’intime, raconter des histoires “cachées”, enfouies dans nos mémoires.”

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J’aime la subtilité qu’il y a dans toutes ces “petites choses”, comme si c’était tous ces petits détails qui racontaient l’histoire des hommes. Dans toutes ces petites choses, c’est l’intimité qui parle. Pour moi, la création de parfum, c’est révéler l’intime, raconter des histoires “cachées”, enfouis dans nos mémoires.

Quelles sont tes inspirations?

Mes inspirations me proviennent directement de la nature, des associations d’odeurs, de couleurs. Je pense que chaque parfumeur travaille avec une osmothèque, car dans ma tête j’ai déjà rangé et classé des centaines d’odeurs que je décris avec des mots qui me sont propres. Il y a des matières que je décris selon ce qu’elles m’inspirent. Par exemple, la flagrance “Le teint rouge d’Espagne”, est pour moi de la rouille. Mettre en lien les odeurs avec les mots, ça peut aussi donner des choses comme “Asperge verte dans une botte de cuir”.

Sur quels projets travailles-tu en ce moment?

Il y a plusieurs années, j’ai vécu à Tours comme je l’ai précisé toute à l’heure, et la Mairie de Tours m’a donné carte blanche pour créer un jardin du parfumeur. Entourée de paysagistes et d’urbanistes, nous avons donc créé un jardin très utopique où l’on y pénétrait un peu comme dans un flacon de parfum, dans le style d’Alice au pays des merveilles. Et dans ce beau jardin, j’ai animé des ateliers pour tous les publics, dans le but de faire comprendre la structure d’un parfum.

“La musique et le parfum m’ont naturellement amenée à écrire des contes (…).”

Pour ces ateliers, j’ai écrit des textes dans le style d’un voyage olfactif – comme un carnet de voyages -, où les participants étaient initiés à la création parfumée. La musique et le parfum m’ont naturellement amené à écrire des contes, mais je n’ai jamais publié. Ces ateliers avait un côté ludique et poétique plus que technique. Cela me permettait également d’assimiler tous mes cours en partageant et transmettant ma passion – contrairement aux gros labos, très avares de leurs savoirs et trouvailles -.
La transmission a toujours été pour moi très importante. Je pense que nous ne sommes pas éternels, et que si l’on connaît des choses, mieux vaut les dire et les partager avec les autres. Aujourd’hui, je continue à animer des ateliers sur Bordeaux; le contexte est certes différent, mais le coeur du projet y est toujours.

Depuis un an et demi, je propose également mes services aux marques; je viens de signer ma première signature pour un parfum de “Niche”, 100% naturel, qui parle des femmes africaines, et cela doit être un parfum conçu avec le plus de matières provenant du continent africain. Il sort dans un mois. Et je suis actuellement en train de travailler sur la version homme.
Côté mots, je viens de terminer un roman – La croisée des sillages – qui sera accompagné de son parfum. C’est une histoire d’amour. Le roman est presque terminé, mais le parfum n’existe pas encore. Mon but ultime est que ce roman, qui sortira dans un an, soit indissociable du parfum et que les éditeurs prennent les deux. Mon rêve est que ce parfum soit vendu en librairie et que le livre soit vendu en parfumerie de “Niche”.

Quel autre métier aurais-tu aimé faire?

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Écrivain. J’ai certes acté ce roman mais je ne me considère pas comme écrivain. Je ne sais pas au bout de combien de livres on peut dire qu’on est écrivain d’ailleurs… Mais j’aurais aimé être tellement de choses. Chocolatier par exemple, travailler le chocolat ! Ou paysagiste et inventer des jardins !

“J’adore les végétaux, les fleurs, je suis fascinée par la nature.”

Dans quelques années, j’aimerais m’essayer au Concours International des Jardins de Chaumont-sur-Loire. Sur un superbe terrain, plusieurs artistes forment une équipe selon un thème donné. Une parcelle de plusieurs centaine de mètres carrés est mise à disposition, et les équipes peuvent faire ce qu’elles veulent. Peter Greenaway, le cinéaste, y a participé et avait fait un truc super. J’adore les végétaux, les fleurs, je suis fascinée par la nature. J’adorerais pouvoir y participer.

Ton coup de coeur artistique ?

Ce n’est pas un coup de coeur du présent, mais de mon espace temps personnel… L’éternel Jean-Sébastien Bach, qui a écrit de la musique absolument extraordinaire, technique, mathématique et profonde. C’est rare. Je n’écoute pas que de la musique classique, mais j’ai joué du classique pendant très longtemps, et cette musique m’a portée vers le haut.

Un morceau que tu écoutes en ce moment ?

Le morceau “Picture in a frame” de Tom Waits.

Une anecdote à nous raconter ?

Oui ! Je suis retournée à Amsterdam il y a 3 semaines avec ma fille aînée Mina. Je voulais lui montrer la ville dans laquelle j’ai évolué de mes 20 à 26 ans, pendant mes études de musique. On a loué des vélos, il faisait très beau alors qu’il pleut tout le temps en général. J’avais dit à ma fille que je lui montrerai l’ancien conservatoire de musique, une superbe bâtisse flamande dans le style Harry Potter. Et une fois arrivées sur place, je me suis rendue compte que ce n’était plus un conservatoire, mais une grande parfumerie ! C’était encore plus dingue ! Tous les parfums de “Niche” que j’affectionne particulièrement y étaient vendus. J’ai été très touchée; c’était un peu un comble, très surréaliste. Mais nous ne sommes pas rentrées car j’ai préféré garder les souvenirs de mes 20 ans…

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Une personnalité que tu nous recommandes de rencontrer ?

L’univers sensible et poétique de Carine Nguyen, designer végétale et paysagiste qui a créé la marque Jade Design. Il y a dans son travail une fascination de la miniature, autant que dans un paysage à grande échelle… C’est très beau.

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