J’ai retrouvé Davy sur la terrasse du The Ramblin' Man, pub discret des quais de Bordeaux dont il a peint la devanture. C’est tout naturellement autour d’une pinte qu’il a parlé de sa passion des lettres, des deux-roues, et du mouvement rock britannique des années 60.

Peux tu nous parler de toi, ton activité et de ton univers en quelques mots ?

Alors j’ai 37 ans, je suis installé à mon compte depuis 3 ans en tant qu’artisan peintre spécialisé dans la peinture des deux-roues, et également peintre en lettres.

J’ai fait un bac littéraire, mais je ne voulais pas rentrer dans un cursus scolaire classique… Je suis donc parti en apprentissage en peinture en lettres - qui est l’ancien terme - on doit dire maintenant “agent d’expression graphique et décorateur”.

Ce qui me bottait avant tout c’était de faire du lettrage, et on nous a appris à les dessiner, à les classer, et ensuite les codes de mise en page pour les enseignes, les panneaux… Selon les boîtes où l’on travaillait, on utilisait la sérigraphie pour imprimer. Chose que j’ai eu la chance de pas mal pratiquer !

En ce qui concerne les deux-roues, mon travail s’articule surtout sur la préparation des surfaces, l’application au pistolet et la customisation. Tout dépend de la demande du client. Pour mon métier de peintre en lettres, généralement, les enseignes et les commerces pour lesquelles je travaille ont déjà un univers artistique ou une charte graphique, donc je suis les indications que l’on me donne, mais cela m’arrive aussi de faire de la création et de faire des propositions.

Mon univers est vintage, car en fin de compte, avec l’arrivée de l’informatique et du numérique, l’adhésif a supplanté le travail fait à la main - en peinture en lettres - et après, le numérique est passé à un cran encore au dessus, car il n’y a vraiment plus d’intervention humaine dans le processus de fabrication, c’est la machine qui fait l’objet ou le produit. Moi, j’aime travailler avec les mains et le vintage permet justement de garder cet aspect “fait main”. Mais c’est un travail qui est en train de disparaître…

Avant de créer ma boîte actuelle, en 2013, j’ai créé avec un ami l’Atelier 10 à Floirac, dont l’appellation officielle était l’Association pour la promotion des artistes et artisans à Floirac. Le concept était de créer un atelier, un coworking. L’Atelier 10 était un espace où l’on voulait regrouper des artisans et des artistes et mettre en commun leurs savoir-faire et leurs matos afin de réduire les coûts de chacun, car avoir son propre atelier est très cher. Au fur et à mesure, on s’est retrouvé à une dizaine, puis une quinzaine, dont pas mal de plasticiens, des peintres, des maroquiniers… Il y avait vraiment de tout. L’idée était aussi de créer des événements tous les 2 ou 3 mois afin de montrer nos créations et également d’inviter des intervenants extérieurs à exposer leur travail.

Aujourd’hui, en 2017, l’atelier 10 continue. Je n’y suis plus, mais le projet perdure. C’est d’ailleurs plus une pépinière artistique qu’artisanale.

D’où te vient cette passion pour travail ?

A l’âge de 14 ou 15 ans, j’étais intéressé par les gadgets créés par les supporters de foot. Les supporters qu’on appelle les “ultras” avaient besoin d’avoir leur imagerie propre pour se démarquer des clubs de foot. Ils créaient donc leurs propre logos, leurs bâches, t-shirts, écharpes… et le plus souvent grâce à la sérigraphie. J’aimais cet esprit “Do It Yourself” : les groupes se démerdaient tout seuls et sortaient des carcans officiels. A l’époque, il y avait des entreprises avec des encarts publicitaires dans des magasines spécialisés de supporters, qui proposaient de faire des sérigraphies, des broderies sur t-shirts… Et ça, ça me plaisait. Pour réaliser des banderoles, des panneaux, tout était fait à la main et au pinceau. Je pense que c’est c’est tout ça qui m’a donné envie de faire mon métier, ça m’est venu à 14 ans, et cela ne m’a jamais lâché, alors que le foot, oui (rires).

 

J’ai toujours aimé les lettres. A l’époque, il n’y avait pas Internet, et donc pas dafont.com… Il y avait de gros bouquins remplis de typos, et puis les Letraset aussi (N.D.L.R : technique de transfert à sec, des feuilles de matière plastique sur lesquelles on trouvait des milliers de motifs et d’alphabets dans toutes les tailles et permettant aux graphistes, architectes ou designers de peindre ou dessiner leurs textes, ornements ou pictogrammes dans des typographies préparées) ! J’en ai acheté des centaines ! Mon frère et moi avons fait des fanzines entiers avec tout un système de collage…

Ca me vient juste à l’esprit, mais en primaire, on avait des instituteurs qui étaient fans d’imprimerie ; ils nous faisaient faire de l’impression avec un système de tampon à base de plaques en bois et de lettres en métal. Peut-être que ce fut le début de mon amour des lettres finalement ?

Quelles-sont tes inspirations artistiques ?

“Je suis attentif à ce qui m’entoure et notamment dans la rue”

Je suis attentif à ce qui m’entoure et notamment la rue, les pochettes de vinyls, mais aussi évidemment les bouquins sur les logotypes.

Je trouve le Moyen-Âge et ses lettres gothiques intéressants, mais je dirais que mon style est plus marqué par la période entre les années 50 et les années 70 en fait.

J’aime aussi beaucoup le graffiti. Je trouve que les personnes qui font du graff arrivent à sortir des formes de lettres qui sont carrément intéressantes, et qui changent de l’ordinaire. Par moment, c’est un peu dur à décrypter mais je trouve qu’il y a un super travail fait à la bombe. Le street art pourrait donc aussi être une source d’inspiration.

 

Je pense aussi au côté vintage de la rue, les traces des anciennes devantures que l’on peut voir en ville, les vieilles peintures à moitié effacées. J’adore les prendre en photo pour en garder une trace justement, car c’est voué à disparaître avec le temps. Il y en a d’ailleurs beaucoup à Bordeaux.

J’aime l’histoire, j’aime les vieilles pierres, et j’aime l’idée que l’écrit reste, que la peinture reste alors que la personne qui l’a réalisée il y a des dizaines d’années n’est certainement plus de ce monde.

“J’aime l’histoire, j’aime les vieilles pierres, et j’aime l’idée que l’écrit reste”

Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

En ce moment, je travaille sur pas mal de motos ; cela reste des peintures classiques faites au pistolet, mais aussi des interventions à l’aérographe avec des pochoirs qui me permettent de faire quelques lettrages, quelques logos.

Je fais aussi pas mal de customisation de vélo car je travaille notamment avec un ancien constructeur de vélo pour qui je dois apposer systématiquement sa marque, mais cela est réalisé par un système de pochoir, c’est donc un peu moins intéressant.

 

Je viens aussi de terminer un travail sur une moto des années 20 qui était une production bordelaise présentée dans les grands salons de motos vintages et de vieux véhicules ; ça a été un sacré travail !

Enfin, je continue de faire des enseignes avec du lettrage sur vitrine, notamment pour la librairie Mollat où j’ai déjà restauré une vieille pompe à essence qui leur sert de présentoir pour leur nouvel espace - l’espace Ausone - et pour qui j’ai réalisé la typologie des enseignes.

Un autre métier que tu aurais aimé faire ?

J’aurais peut-être aimé être mécanicien… refaire des moteurs. Travailler avec les mains toujours, et parce que j’aime vraiment les moteurs de motos. Il y a une vraie satisfaction à faire fonctionner un moteur qui a été démonté entièrement. C’est vraiment plaisant. Mais c’est quand même salissant, plus que de travailler dans la peinture.

Quel morceau écoutes-tu en ce moment ?

J’écoute un morceau des années 80, Neon Judgment “Tomorrow in the paper”. Une sorte de new wave, cold wave.

Une anecdote à nous raconter ?

J’étais en train de faire des lettres dans un restaurant du quartier Saint-Pierre à Bordeaux, et j’étais dans une position assez atypique puisque allongé sur le sol pour pouvoir atteindre les derniers espaces que je devais peindre. Il y a alors 2 touristes asiatiques qui sont venues me voir car elles ont trouvé ça fantastique et ont même voulu se prendre en photo avec moi pendant que je peignais. J’ai donc dû me lever et poser avec elles devant mes lettres. (rires)

Sinon, souvent, quand je suis en train de peindre sur mon escabeau, les gens s’arrêtent et commentent. Ils disent que peintre en lettres est un super vieux métier, ou que ça fait longtemps qu’ils n’en avaient pas vu, que leur père faisait ce métier, ou eux-même quand ils étaient jeunes…

Un endroit où tu aimes aller ?

J’adore retourner à Saint-Etienne qui est ma ville d’origine car je m’y sens bien, mais sinon, la forêt, être sous les arbres, sentir les feuilles et la terre.

As-tu une autre passion ?

Le mouvement Mod et les vieux scooters : rouler avec ces vieux engins, retrouver des amis, danser sur un type de musique bien spéciale et avoir un code vestimentaire. Cette appartenance à une tribu est importante pour moi.

Je pense qu’aujourd’hui, on est sur des effets de modes avec les hipsters par exemple ; moi, je reste assez fidèle à ce que je fais depuis une quinzaine d’années. Je ne veux pas changer car c’est comme ça que j’ai appris à grandir, et puis ça m’intéresse toujours.

60 ans après, ce mouvement vit toujours, avec des gens toujours aussi passionnés ! Ce mouvement rock sixties, cette rébellion qu’il y a pu avoir dans les années 50, 60 dans une Angleterre aseptisée et monarchique, cette jeunesse qui a pu créer un mouvement tellement fort qu’il a influencé l’Europe et le monde entier (musicalement, et vestimentairement), et dont l’influence continue d’ailleurs, c’est fascinant !

Une personnalité à interviewer, à nous recommander ?

Par l’intermédiaire de l’Atelier 10, je pense à Bino qui est sculpteur sur métal, et qui, à base de récupération de métaux, crée des silhouettes, souvent féminines. J’ai vu grandir son art, il m’a marqué et je trouve qu’il a atteint un vrai savoir-faire et c’est aussi une sacrée personnalité, un peu dur, franc !

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Davy Graziotin :