À Bordeaux il existe des figures que l’on n’oublie pas. Une silhouette élégante, la moustache travaillée, parfois une ombrelle accrochée au poignet. Emmanuel Courau dans une rue de Saint Michel à vélo, on aurait envie de le suivre – au moins pour savoir s’il vit dans un château. Pour 10point15 on a eu une bonne excuse: entre une perruque XVIIIème et une assiette de porcelaine, nous rencontrons finalement le jeune tailleur et costumier. Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.

Peux-tu nous parler de tes activités ?

J’ai toujours été intrigué par la couture, depuis tout petit. Après le bac, j’ai commencé par des études de paysagisme… et puis très vite, mon envie de couture s’est concrétisée. Je me suis donc réorienté vers des études dans le costume et l’habillement spécialisé au domaine du spectacle. J’ai poursuivi avec un CAP couture flou à Agen, puis j’ai déménagé à Bordeaux pour faire un CAP vêtement tailleur, et en sortant de là je me suis mis à mon compte.

Aujourd’hui, mon métier c’est cela: créer des costumes, des accessoires, des chapeaux, des vestes, des manteaux d’époque. Je dirais que mes périodes de prédilection vont de la fin du XVIIIème au début du XXème, mais je fonctionne surtout à la demande du client. Je reçois des commandes de la part de personnes qui ne connaissent pas forcément le costume d’époque et qui en ont besoin pour une occasion particulière: un après-midi costumé dans un château, une sortie jeux de rôle, ce genre d’évènement. Mon client bien souvent, c’est celui qui ne sait pas coudre, et qui a les moyens!

Il m’arrive aussi d’avoir des commandes de vêtements contemporains! Cela reste un travail que je ne peux refuser, et c’est toujours intéressant.

 
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.

As-tu fait des rencontres, des gens qui t’ont inspiré ?

De manière générale, les gens autour de moi m’inspirent. Je suis très perfectionniste, je vais toujours chercher la meilleure coupe, les meilleures matières, que ce soit pour un costume d’époque ou un habit contemporain. Voir des gens qui ne savent pas se vêtir et se coiffer, ça m’a donné envie de les aider! Sauf qu’on ne peut pas être bénévole toute sa vie: j’en ai donc fait mon métier.

«Je m’inspire surtout de visages, de silhouettes, d’ambiances que l’on peut voir sur les portraits d’époque»

Si je dois donner des noms, je dirais des gens qui ont marqué une époque, comme Jeanne Lanvin ou Paul Poiret pour le XXème siècle. Mais je m’inspire surtout de visages, de silhouettes, d’ambiances que l’on peut voir sur les portraits d’époque, les tableaux, les gravures, ou les films XVIIIème tels que “Jefferson à Paris” et “Tolérance”. Toutes ces petites choses que j’entasse pêle-mêle dans une boîte aux merveilles, d’époque 1880 à 1915 je dirais, chinée à la brocante Saint Michel. (Il sort la fameuse boîte, ndlr) Regarde cette photo par exemple: un groupe de filles dont on se demande si elles sont de la même famille, si elles sont amies, toutes réunies face à l’objectif… je trouve ça touchant. Et ce portrait qui me ressemble comme deux gouttes d’eau!

Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.

Ici à Bordeaux, on te croise souvent dans les brocantes. D’où te vient ce goût pour la chine ?

Faire les brocantes, ça fait partie de mon quotidien, de mes passe-temps. Je vis à Saint Michel alors tous les matins, c’est juste en bas de chez moi…

«Et puis je me le cache pas, tout ça c’est aussi pour le style, ça fait partie de mon personnage.»

Je fais ça depuis petit. On avait des amis de famille en Dordogne, ils avaient une grande maison où ils stockaient tout ce qu’ils chinaient, ils m’ont donné le goût de l’antiquité. Et puis après en arrivant à Bordeaux, j’ai rencontré des gens qui sont devenus des amis, qui adorent ça aussi, et avec qui aujourd’hui on partage nos trouvailles, on échange, on se fait même concurrence! C’est un vrai jeu, chacun a sa spécialité du XVIIIème siècle. Pour certains c’est les assiettes de la Compagnie des Indes ou en porcelaine de chine, pour d’autres c’est l’argenterie. Moi, c’est les meubles, les fauteuils, ces fauteuils médaillons Louis XVI. Tout le mobilier XVIIIème, ça me passionne! Chez moi, à part le ventilateur, tout est chiné. J’aime bien m’éclairer à la bougie, aussi. Bon ça c’est surtout lorsque je reçois, parce que travailler à la lueur de la flamme… pas évident. Et puis je me le cache pas, tout ça c’est aussi pour le style, ça fait partie de mon personnage.

 
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.

As-tu des projets en cours en ce moment ?

Alors… pour commencer, je pars à Paris ce week-end, participer à une reconstitution de vie d’époque 1780. C’est une association, les “Vivres de l’Histoire” je crois, qui organise ça et qui m’y a convié. On va être une centaine de personnes vêtues de costumes d’époque, des gens du peuple et de la haute société. Moi j’ai prévu de porter une perruque et un gilet en soie brodée, disons que je ferai partie de la petite noblesse. J’ai plusieurs costumes, pour cette occasion je porterai celui en lin. La soie et la laine en juillet, c’est dur!

Ce genre de sortie, c’est un loisir, c’est un plaisir, mais ça reste aussi une bonne occasion de communiquer, j’ai toujours des cartes dans les poches de mon gilet! C’est là que je peux trouver des clients pour des perruques, des corps baleinés, des corsets, etc. On fera un pique-nique, on passe la journée à se promener et à bavarder sur notre passion commune. Tout ça donne lieu à de jolies photos… j’ai hâte!

 
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.

Sinon, j’ai un client qui m’avait déjà commandé une perruque d’époque 1795 – 1800 et qui revient vers moi pour une seconde, cette fois de 1790. Une perruque dans le genre de Robespierre. Pour te faire une idée: à la base tu as des cheveux bouclés ou crêpés, puis tu as les marteaux – ces boucles sur les côtés -, avec les rouleaux qui ici sont réduits mais qui peuvent être beaucoup plus imposants et faire tout le tour de la tête. Bref, pour les perruques, il n’y a vraiment pas de règles, c’est selon l’envie de celui qui la porte. Je fais ça avec des bigoudis – enfin c’est pas vraiment des bigoudis, c’est une technique d’époque.

J’enroule les cheveux sur un petit morceau de bois rond, je laisse poser quelques jours, puis je coiffe avec de la cire mélangée à de la poudre d’amidon. Lors des sorties costumées, on échange beaucoup là-dessus, on se donne des références et des astuces… et là pour le coup, c’est bien plus efficace que la laque! Parfois je joue aussi au coiffeur sur de vraies chevelure, en principe les filles sont très contentes.

 

Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.

J’ai également plusieurs restaurations d’uniformes XIXème en cours. Il y a ce client suisse, aussi, pour qui je suis en train de confectionner une perruque, qu’il portera lors d’un bal début XIXème. Ce genre d’évènement se fait beaucoup, en Suisse et en Allemagne. Il y a tellement de danses différentes! Les contre-danses, les quadrilles… c’est vraiment un beau moment.

 
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.
Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.

As-tu un atelier à toi ou travailles-tu depuis chez toi ?

Alors voilà, c’est justement mon vrai projet du moment! M’installer définitivement dans mon nouvel atelier au 20 rue Neuve, couper la maison du travail. On est trois à partager l’espace, idéalement situé face à un petit square tranquille, avec une grande vitre qui nous permet d’exposer chacun une pièce de nos créations, et les ateliers sont derrière. Peut-être que je ferai des mini expositions, peut-être un évènement de lancement, on verra.

Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.

Y a-t-il un autre métier que tu aurais aimé faire ?

Il y a longtemps, avant que je ne fasse sérieusement de la couture, je voulais être paysagiste. Cela m’aurait plus, aussi. Et puis ébéniste, et brocanteur ! Mais au final je me vois mal faire autre chose que ce que je fais aujourd’hui.

As-tu fait une découverte artistique récemment ?

Une oeuvre que j’ai découverte réellement et dans sa totalité, c’est le ballet “Le lac des cygnes”. Il s’est produit à l’Opéra de Bordeaux en juin dernier, et c’était magnifique. Je suis très vite touché par les opéras, les symphonies… Je vais beaucoup à l’Auditorium de Bordeaux, qui propose d’ailleurs une très bonne programmation pour la rentrée. Parfois ça me prend, j’appelle une amie, je lui dit “hé, y a un truc cool à l’Opéra, ça te dit qu’on y aille en costume?”, et puis souvent elle est ok, alors nous voilà partis au milieu de la ville en tenue XIXème. Les gens sont curieux, il nous regardent bizarrement, mais généralement c’est bienveillant.

Chez moi, j’écoute surtout de la musique classique. Là par exemple, on écoute “Lakmé” de Léo Delibes. Mais j’ai aussi du Madonna et du New Order, faut pas déconner!

Si tu devais nous donner un morceau que tu écoutes en ce moment…?

Aaram Khachaturian- Gayaneh, à partir de la 20ème minute (20”29).

 

Tu nous racontes une anecdote ?

Alors! C’est pas à moi que c’est arrivé mais à mon amie Camille.

Quand on porte une robe d’époque 1780, composée de ce que l’on appelle des paniers, mesurant environ 90 centimètres de large de chaque côté, avec en-dessous un corps baleiné et une culotte gainante, ainsi qu’une perruque de 50 centimètres de haut, et que l’on a une envie pressante d’aller visiter les toilettes préfabriquées du Château de Vaux-Le-Vicomte… eh bien il nous faut relever: les jupons, la jupe, le manteau de robe sur les paniers, ensuite incliner les paniers, faire bien attention en baissant la tête, et enfin les bras bien chargés, on peut entrer. Je l’ai accompagnée jusqu’au dernier moment. Vous ne vous rendez pas compte de ce que ça représentait à l’époque, pour une dame, de passer par la case toilettes!

Camille, je lui impose toujours des choses importables, elle en voit de toutes les couleurs… on s’amuse beaucoup.

Qui pourrions-nous rencontrer pour 10point15 ?

Un ami antiquaire, qui travaille au village Notre-Dame, Vincent Onchalo.

Emmanuel Courau, Costumier, Couturier et Tailleur à Bordeaux.

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