Decoster_15

Depuis plusieurs années, Gérard Decoster s’est mis à voir des vagues partout. Ce serait le dernier symptôme de la fièvre obsessionnelle qu’il a développée à mesure de chiner dans le milieu de l’art. Ce précurseur aux mille vies, qui s’entoure d’objets depuis toujours, nous accueille au bord de l’Adour, dans une bâtisse où sommeille la plus grande collection d’art au monde liée au surf. Des vides greniers de l’hexagone au marché international de l’art, il revient sur la méticuleuse accumulation de ce trésor de la culture surf auquel il cherche maintenant un écrin, afin de le déballer une dernière fois.

Peux-tu nous parler de toi, de tes activités, de ton univers ?

Je suis d’abord un chineur fou, même si j’ai commencé par étudier l’ingénierie électromécanique. Posséder des objets et vivre entouré d’objets est vital pour moi. J’aime les objets, même ceux que je ne vais pas acheter, car ils donnent à réfléchir, ils racontent des histoires. Chiner a toujours été pour moi un loisir, avant de devenir un métier.

Gerard-Decoster-10.15_09

J’ai commencé comme brocanteur, à Paris, où l’on vivait du déballage aux puces de Montreuil, tous les samedis. Puis j’ai ouvert une boutique aux Halles, suivie d’une deuxième et d’une troisième. À 30 ans, j’ai découvert le skate, qui m’a emmené à Biarritz, où j’ai tenu une boutique pendant 10 ans. Finalement celle-ci a été remplacée par l’actuel rond-point des 100 marches.

Dans cette boutique, je travaillais avec le surf business, donc suite à sa fermeture et après m’être initié au dessin assisté par ordinateur, j’ai ouvert une agence de communication pour les marques de cette industrie. Au bout de 10 ans, dont 4 à la tête de l’identité graphique de GlissExpo, j’ai arrêté et je suis venu ici, à Urt, pour me consacrer au Marché International de l’Art Contemporain lié au Surf (MIACS).

Gerard-Decoster-10.15_10

Pendant tout ce temps, entouré d’artistes qui savaient peindre et sculpter, je continuais à dénicher des objets. Et finalement, j’ai réalisé que j’étais aussi capable de faire des détournements. C’est-à-dire, assembler des objets qui ne vont pas ensemble pour en faire de l’art.

Comment en es-tu arrivé à collectionner de l’art lié au surf?

J’ai constamment chiné mais ce n’est qu’en mai 68, un mois après avoir commencé à travailler à la régie Renault, que j’ai choisi de ne plus jamais être ingénieur. J’avais un enfant à nourrir, alors avec ma compagne, nous avions décidé de réunir tout ce que l’on possédait et de l’emmener aux puces de Montreuil. Là, on s’est aperçu qu’en vendant nos meubles Art Déco, années 50 et 60, en une journée, on faisait beaucoup d’argent.

Ensuite, dans mes boutiques des Halles, on importait tout ce qui est maintenant complètement à la mode : les premières Nike et New Balance, les premiers 501 Levis, les premiers Schott Bros… Nike nous avait même proposés d’être importateurs pour l’Europe. Nos clients étaient des gens qui ont fait la mode, comme les Lagerfeld. Ils venaient à la boutique pour acheter des choses anciennes ou des vêtements que mon associé, fou de fringues, partait chiner aux États-Unis. On cherchait des idées et on avait toujours en boutique des trucs complètement atypiques et bizarres.

Gerard-Decoster-10.15_07

Ensuite est arrivé le skate et curieux de nature, j’ai débuté au Trocadéro avec toute une bande et des gamins de 15 ans. C’est après avoir appris que le skate descendait du surf et en m’intéressant à ses origines en Europe que j’ai découvert le Pays Basque. Je suis venu à Biarritz et j’ai eu un flash total pour cette région insensée où il y a tout : la montagne, l’océan… j’y suis donc resté.

Ici, j’ai découvert le style Néo-Basque et je me suis plongé dans le surf. Je me suis mis à chercher des objets vintage et rétro relatifs au sujet, sans grand succès. Ce n’est qu’en repassant à Paris que j’ai trouvé deux brocantes branchées rétro dans lesquelles j’ai pu acquérir un bronze de surfeur et une affiche. Ensuite, il ne s’est plus passé grand-chose, jusqu’à l’arrivée d’Internet. J’y ai trouvé des centaines de milliers d’objets, partout dans le monde. J’ai réalisé que j’étais un possessif, que je voulais acheter ; j’ai donc décidé d’en faire un projet.

Gerard-Decoster-10.15_08

En quoi consiste ta collection ?

Je me suis rendu compte qu’il n’existait pas un seul objet usuel qui n’avait pas été décliné avec une image de surfeur : une cuillère, un téléphone, un plateau, un verre à dent…. Tout ce qui est imaginable a été réalisé. À l’époque, ce sont d’abord les boutiques de souvenirs à Hawaii qui proposaient ce type d’objets, pour attirer les touristes. C’était leur moyen de partager quelque chose d’extraordinaire, que les gens n’avaient jamais vu.

“Il n’y a pas d’autre sport qui ait engendré autant de choses culturelles.”

D’un sujet extrêmement fermé, le surf, qu’on représente souvent par une vague avec une nana ou un mec sur une planche, la création humaine est hallucinante. Il n’y a pas d’autre sport qui ait engendré autant de choses culturelles. Alors j’ai cherché des objets allant, de l’ancien avec beaucoup de valeur, à des objets modernes et banals. Ma collection s’étend ainsi du plateau de skate de la légende du surf Duke Kahanamoku, édité en seulement 3 exemplaires dans le monde, à la babiole en plastique type top cake, à mettre en décoration sur les gâteaux.

Gerard-Decoster-10.15_01

L’intérêt de ma collection réside dans le fait que ce soit une accumulation d’objets qui se mettent en valeur les uns les autres. Présentés dans des vitrines, à la manière d’une installation, les objets se donnent du sens. La variété de styles et de matières existants autour d’un seul sujet est ahurissante. C’est un sport tellement jouissif qui a engendré tout ça !

Le critère pour qu’un objet entre dans ma collection : qu’il y ait un surfeur dessus et qu’il soit de bonne qualité graphique. Même si je n’aime pas un objet, je l’achète, car il doit donner du sens à la collection. Celle-ci compte des objets immondes parce que le kitsch a son importance, tous les goûts doivent être représentés, et je ne suis pas un dictateur du goût. Et puis, il y a des oeuvres d’art que je n’aime pas, mais que des gens achètent.

Tous les objets décoratifs de ma collection surf ont été chinés dans les puces et les vides grenier, partout en France. Mais je me suis procuré la majorité des pièces via Internet. Pour le premier MIACS, j’avais réuni 300 objets et je me suis dis que j’avais atteint le maximum. Mais en 2014, lors du huitième et dernier MIACS, je suis arrivé à 1840 objets.

Je trouve encore de temps en temps un ou deux objets que j’achète. Par exemple, j’ai reçu hier du Japon un nouveau belly board, une des premières planches de surf. Mais le dernier MIACS m’a épuisé et je je ne passe plus des nuits comme avant, à envoyer des mails en Australie, à Hawaii et en Californie.

Gerard-Decoster-10.15_05

Tu oeuvres en ce moment à l’ouverture d’un centre culturel du surf dans la région, peux-tu nous en parler un peu plus?

Après avoir accumulé ce patrimoine, j’ai eu l’envie d’ouvrir un endroit qui vive. Un lieu avec une exposition permanente constituée de mon fond ainsi que de ceux de différents collectionneurs. L’endroit accueillerait également des expositions temporaires sans arrêts : regroupements d’artistes, expositions collectives ou d’un artiste spécifique. La liste de sujets liés au surf est sans fin : la musique, le cinéma, la mode… C’est hallucinant ! Il y a de quoi faire vivre un musée bien longtemps.

Gerard-Decoster-10.15_06

Comme n’importe où dans le monde quand tu parles de Biarritz, on te dit “surf” et pas «pelote basque» ou «rugby», j’ai commencé par contacter la mairie de Biarritz. Cela me paraissait évident, mais ça n’a pas marché. Ils ne disent pas que le projet est nul, mais ils ne font rien pour non plus.

Alors j’ai pensé à vendre ma collection, en entier, avec toute la scénographie et les installations qui vont avec : le mobilier, le matériel, les vitrines spéciales d’un ancien musée. L’ensemble se met en valeur. On a contacté les Arts Déco et le Quai Branly, qui a fait une expo sur les tikis, sans réussir à joindre les décideurs.

Suite à ces échecs, nous avons approché tous les sponsors possibles : Chanel, LVMH, sans résultats. Dans le surf business non plus; c’est effrayant, ils sont totalement indifférents à la culture ! Seule la compétition les intéressent, alors que sans culture surf, il n’y aurait ni Quiksilver, ni Rip Curl, ni Billabong.

Vendre toute la collection, ce serait bien, mais que les gens la voient serait mieux. Il n’y a plus qu’à trouver un écrin et je veux bien faire le consultant, gratuitement. Je voudrais un lieu permanent, pour mettre en place une seule fois et arrêter de devoir tout remballer. Un endroit avec des murs blancs suffirait à accueillir la collection. En Californie, par exemple, Surf Heritage se situe dans un hangar à l’intérieur d’une zone commerciale.

Quelles sont tes inspirations artistiques ?

“Comme je suis obsédé par la vague, c’est évident pour moi, immédiatement, je vois une vague.”

J’ai commencé à créer en étant admiratif du travail des artistes qui m’entourent. Je me suis demandé pourquoi je ne saurais pas faire comme eux. Certes, je ne savais ni peindre, ni sculpter, mais je savais chiner et j’ai toujours fait les logos de mes boutiques, les décos, les vitrines, en collage, en découpage. Donc, je me suis rappelé que j’étais aussi infographiste, et l’idée de trouver des objets et de les assembler m’est alors venue.

Mes travaux concernent le surf parce que cela me fait rire, c’est joyeux. L’inspiration arrive de façon innée et pas calculée, je ne sais ni pourquoi ni comment. J’ai un objet, je passe un matin devant, je fais le lien avec autre chose et cela se fait comme ça.

Un jour j’allume France Inter et j’entends que le Parti Communiste a supprimé la faucille et le marteau de son logo. En entendant “faucille” j’ai eu un flash, j’ai couru à Castorama et j’ai acheté une faucille et un marteau, car une faucille, c’est une vague.

Je ne suis pas mono collectionneur, j’ai aussi une passion pour les luminaires. Cet amour de l’éclairage au filament vient de la haine de l’halogène, qui rend toutes les femmes vertes. Donc immédiatement, pour moi, les tubes d’éclairages étaient comme des vagues.

Gerard-Decoster-10.15_12

Cette pièce a été réalisée à partir d’un objet utilisé par les pompiers pour éteindre les incendies dans les Landes. Une sorte de pelle avec laquelle tu tapes pour éteindre le feu. Comme je suis obsédé par la vague, c’est évident pour moi, immédiatement, quand je vois cet objet, je vois une vague.

Gerard-Decoster-10.15_13

Le trône a été réalisé à partir des prototypes de snowboard que j’avais dessiné. À l’époque, il n’y avait pas de planches de surf des neiges en France. Donc à la boutique des 100 marches, j’importais des snowboards Winter Stick, mais ils coûtaient chers, alors nous avons décidé de fabriquer un modèle en France. Finalement, il me restait ces prototypes et j’ai toujours aimé les fauteuils Adirondack, alors je me suis dit que j’allais en faire un fauteuil.

Gerard-Decoster-10.15_04

Un coup de cœur artistique à nous faire découvrir ?

Fabien Cayere, un sculpteur super intéressant. Ses bronzes de surfeurs sont incroyables. Il pense et fait plein de choses. C’est un homme ouvert avec des histoires à raconter.

Ce n’est pas un surfeur mais il est obnubilé par l’esthétique du surf et bien qu’il n’aille pas à l’eau, il a totalement compris les mouvements du surf et de la vague. Il commence par faire ses sculptures en cire d’abeille ici en France, il les met ensuite dans des boîtes, puis il achète une voiture qu’il remplit avec, et il traverse l’Afrique.

Arrivé au Burkina Faso, il fait couler les bronzes par des locaux qui travaillent devant leur cabane avec ce qu’ils récupèrent de mobylettes, de bagnoles ou autres. Ils font les moules à partir d’un mélange en crotte de chèvre et sortent les bronzes. À ce moment là, Fabien revend sa voiture avant de revenir avec ses bronzes.

Gerard-Decoster-10.15_14

Après avoir trouvé ses sculptures sur Internet, on a commencé à se parler en anglais sans jamais se demander où l’on habitait. Ce n’est que lorsque j’ai voulu en acheter une que j’ai pensé à lui demander où il vivait. Il habitait à quelques minutes d’ici, à Anglet ! Rendez-vous pris à la Chambre d’Amour (la plage d’Anglet), où il m’a apporté 12 bronzes dans une cagette. Je les ai sortis, un par un, sur le parapet, avant de réaliser que c’était de la folie ! Comme je ne pouvais pas choisir, je les ai tous pris. Fabien a failli s’évanouir et finalement, ça lui a donné envie de continuer.

Maintenant il fait aussi des sténopés : ce sont des photographies réalisées avec une boîte dans laquelle on place un négatif. Il prend en photo des surfeurs et des petits personnages en plastique, devant un combi, à la Côte des Basques. Il sait changer de sujet : il a mis en scène et photographié un tandem ou une équipe de tournage.

Un morceau que tu écoutes en ce moment?

J’écoute beaucoup de musique et de tout. Un de mes groupes préféré est Portishead. Mais en ce moment, j’écoute du rap français. « Ma lettre au président », de Axiom, est une vieille chanson écrite pour Chirac par un artiste peu connu. Le morceau est incroyable car toujours d’actualité. La chanson parle du front et du racisme. À l’écoute, on dirait qu’elle s’adresse à Hollande.

Une anecdote à nous raconter?

À Hossegor, la première fois que j’ai surfé de ma vie, j’ai fais un “take off” et j’ai pris ma planche dans la gueule. La dérive était monstrueuse et m’a ouvert la tête en deux. Quand je suis sorti de l’eau, le CRS m’a lancé “Alors on se fend la gueule?”

10 ans après, un mec rentre dans ma boutique à Biarritz et me demande si je rachète les vieilles planches. À cela, je réponds que ça dépend, et il me rapporte cette même planche que l’on m’avait prêtée et que j’avais prise dans la gueule, 10 ans avant. J’ai été obligé de la prendre.

Quel autre métier aurais-tu aimé faire ?

À la limite, je veux bien être directeur d’un centre culturel sur le surf à Biarritz car j’ai déjà fait tous les autres métiers !

Gerard-Decoster-10.15_11

Quelle personnalité nous recommandes-tu de rencontrer pour 10point15 ?

Joran Briand, un surfeur génial. Il a réalisé le fronton du MuCEM à Marseille. Il shape aussi des planches avec une attention particulière pour le design, un peu dans l’optique de Luc Rolland. Il fait beaucoup de choses dont plein de mobilier. Il a aussi écrit un premier livre : West is the best, sur les gens de la Bretagne. Il prépare actuellement le deuxième sur les parisiens.

Pour suivre l’actualité de
Gérard Decoster :