Vivres de l’Art, jeudi 8 mars, 15h30. Au loin, on entend les voix chaleureuses de Charlotte et Julie s’échapper d’une porte entrouverte. Autour, ça dégouline de métal. L’immense tête de chatte peinte sur la maison nous confirme l’adresse du rendez-vous : bienvenue chez « les Chattes » du Cimetière. Julie Portal et Charlotte Sz sont prêtes pour nous parler métal, fétiches, amitié et projets, tout ça autour d’une bonne Pip.

Pouvez-vous vous présenter ?

Julie Portal : Je m’appelle Julie, je fais partie du collectif LCDC (NDLR Les Chattes du Cimetière) et je travaille également sous mon nom propre comme c’est le cas pour l’exposition « Sauvages ». J’ai actuellement mon atelier aux vivres de l’Art et ce depuis 10 ans.

Je suis également professeure d’art appliqué dans un lycée professionnel hôtelier.

Charlotte Szymendra : Je m’appelle Charlotte Szymendera, je suis artiste plasticienne bordelaise. Je fais de la scénographie, du graphisme, de la sculpture, de la peinture, et du design…  C’est en mixant l’ensemble de ces pratiques que je parviens à obtenir mes sculptures géométriques.

Mon pseudonyme d’artiste sculptrice est Charlotte Sz, mais pour la scénographie ce sera Chasztuka. Vous constaterez qu’on retrouve le « csz » de Charlotte Sz, « ztuka » signifiant également « art »  en polonais, clin d’œil à mes racines.

Il s’agit d’un projet en cours de construction, j’espère avoir l’occasion de vous en reparler rapidement !

Pouvez-vous nous parler de vos parcours ?

Charlotte Sz : J’ai commencé des études de design, notamment en design de produit. J’ai poursuivi aux Beaux-Arts à Bruxelles pour comprendre la sculpture un peu plus en détail et mélanger les deux pratiques : l’industriel et l’artisanal.

Au cours de ce cursus, j’ai eu l’idée de concevoir des œuvres en origami, plus particulièrement en lien avec le monde animal.

Par la suite, j’ai entrepris de m’installer aux vivres de l’Art pour faire ce que j’avais dans la tête. A l’époque, j’étais obsédée par le cerf et je tenais particulièrement à réaliser cette œuvre.

En déployant ma pratique, j’ai appris à affiner mon travail. Cela s’est toujours fait de manière très fluide, je n’ai pas entrepris un travail de recherche phénoménal pour structurer mon projet. Une fois les techniques de soudures acquises, mes idées devenaient matières dans la foulée.

Julie P. : Il ne sera pas de trop de dire qu’elle est tout de même assez douée ! Ca ne se fait pas aussi facilement qu’elle le dit ! A travers cette collaboration, j’ai pu prendre la mesure du travail qu’impliquent les œuvres de Charlotte. Elle va très vite, elle assemble ses formes avec une dextérité et une vision très claire de ce qu’elle cherche à produire et c’est assez impressionnant… C’est un plaisir de travailler avec elle.

Charlotte Sz : Ça fait plaisir ! (rire)

Julie P. : En ce qui concerne mon parcours, j’ai également commencé par les Beaux-Arts. A la sortie des Beaux-Arts, Jean-François Buisson m’a proposé un atelier ici, j’ai donc pris mon atelier directement à la sortie de mes études.

Il faut savoir que je ne fais que des sculptures et des installations grand format, donc des choses qui ne sont pas vendables facilement. Les consommables coûtent très cher et je ne travaille plus qu’avec du matériel neuf, car c’est un véritable gain de temps. Il a donc fallu financer ces productions. Pour ma part, ce fut quasiment impossible de le faire sans travailler en parallèle. J’ai donc entrepris de passer mon CAPES pour être professeure.  

Aujourd’hui, cela me permet de financer des pièces qui me coûtent beaucoup d’argent. C’est mon modèle de financement en toute autonomie !

Justement, pouvez-vous nous présenter vos manières de travailler le métal ?

Charlotte Sz : À l’instar de Julie, je travaille avec du matériel neuf. Tu te soulages du nettoyage des pièces de récupération. Ce que je réalise est très droit, très précis et géométrique. Je ne peux m’amuser à prendre des barres qui ont été tordues. C’est un véritable gain esthétique en ce qui me concerne. Il me faut du métal brut et noir. Après, je me fais un dessin et puis j’y vais. Je ne fais pas de 3D. Je sais ce que je veux faire, je connais les mesures, la dimension totale, et j’y vais. Il n’y a aucune raison de calculer la mesure d’une barre pendant mille an.

Julie P. : « Sauvages » est notre premier projet commun. Nous n’avions jamais travaillé ensemble auparavant. La collaboration promet d’être très jolie. Nous avons des façons de travailler qui sont très différentes.

Par exemple, à la différence de Charlotte, je peins quasiment toutes mes pièces. Je colore mon métal. Je commence par tailler la taule que je travaille par la suite. Je travaille plutôt le plein, alors que Charlotte va travailler le vide.   

Charlotte Sz : En effet, mon choix de travail, c’est de laisser le métal brut pour la simple et bonne raison que j’aime la couleur du métal. Cette collaboration avec Julie m’a donné l’occasion d’aborder toutefois une nouvelle approche de la sculpture.

Julie P. : Il y aura une exclu, une pièce commune. Le reste des œuvres cohabitent ensemble dans un même espace. Sur notre œuvre commune, nous avons tout fait ensemble, l’assemblage, le choix des couleurs… A ce jour, il manque encore des éléments à notre pièce, nous allons rajouter du tissu, des tressages, des pendouilles etc.

Charlotte Sz : Et ça va vraiment lier les travaux qu’on fait respectivement l’une et l’autre !

Dans votre univers artistique, il y a évidemment les matières, mais quels sont vos thèmes ?

Julie P. : Je suis davantage dans la parure féminine version démesurée et dans la synthétisation des formes. Nous travaillons sur le bijou, le grigri, tout ce qui peut être apparenté à des fétiches, tout ce qui peut accompagner la vie des gens ! Nous avons tous des objets qui nous accompagnent dans nos vies… L’exposition tourne autour de ce sujet : l’intemporalité de ces objets qui traversent les âges, qui seront toujours là, bien après notre mort.

Charlotte Sz : Animaux-totem et spiritualité de l’animal ! Je trouve les animaux fascinants, j’aime donc les reproduire, les mettre en avant et leur redonner un peu de sens… On ne prête pas suffisamment attention aux animaux. A travers mes œuvres, j’offre la possibilité d’approcher l’animal figé en sculpture et à l’échelle.

C’est un mélange de récupération, d’ossements d’animaux que je retravaille sous forme de totem pour épouser cette thématique du chamanisme. Les crânes que je récupère font totalement partie de cette démarche.

 

Avez-vous vos propres animaux-totem ?

Charlotte Sz : J’imagine que c’est le loup. Il revient souvent dans mes rêves et c’est un animal qui me fascine grandement. En général tu ne décides pas, c’est l’animal qui apparaît à toi, il faut pouvoir ensuite l’apprivoiser !

Julie P. : Je n’ai pas forcément d’animal-totem mais il est vrai que travaillant beaucoup les plumes et ayant fait pas mal de travaux sur les oiseaux et plus spécifiquement leurs crânes, je me sentirais plus proche de cet animal. J’ai beaucoup travaillé autour du phénix, qui est un animal très fort en symbolique.

Quelles sont les personnes qui vous ont marquées dans votre parcours ?

Julie P. : Je suis le travail de plein d’artistes sculpteurs ! Cet été, je suis allée à la Biennale de Venise et je voulais absolument voir l’exposition de Yann Fabre ainsi que celle de Damien Hirst.

Charlotte Sz : Je m’inspire davantage de courants et de démarches que de personnes. Le tatouage, la mode et plus largement des mouvements précurseurs et du design graphique. Cela me permet de rester dans la « tendance » et de toucher les bonnes personnes, au bon endroit, au bon moment.

Je dirais aussi que la culture reçue de mes parents, notamment la culture des belles illustrations, le détail, la nature m’ont beaucoup influencée dans ma conception artistique. Les grandes randonnées dans la nature ont réellement bercé mon enfance. C’est peut-être aussi pour cela que les animaux ont autant d’importance pour moi.

Julie P. : Il y a eu une personne qui a beaucoup compté, il s’agit de mon ancien professeur des Beaux-Arts, Francis Bugarin.

Pouvez-vous nous parler de votre exposition ?

Cette exposition intitulée "Sauvages" rassemble des oeuvres produites indépendamment et une pièce commune réalisée en exclusivité pour le lieu. L’exposition est un parcours à travers deux pratiques féminines de la sculpture qui se confrontent et se répondent au nom d’une intention commune.

La volonté de cette exposition est de travailler autour de parures féminines, trophées, totems et autres grigris qui accompagnent, ornent, codifient et singularisent les histoires de vies.

«Avec Julie, ce qui nous intéresse, c’est la dimension évènementielle que l’on prête à un art. C’est le cas de « Sauvages ».»

Julie P. : L’ampleur de nos travaux peut se révéler être une contrainte en terme de communication visuelle. De fait, et à chaque fois que nous organisons une exposition, nous nous retrouvons dans un format « one shot » où la trace photographique peut avoir son intérêt. Spécialement pour l’exposition « Sauvages » nous allons travailler avec la photographe de mode Anne-Sophie Annese.

En ce sens, nous continuons quelque part d’alimenter ce fil conducteur : mes sculptures ne sont pas sans rappeler des parures gigantesques, sorte de mode démesurée.

Pour l’exposition, je sors également une pièce du collectif LCDC : le miroir aux tempêtes.

Enfin, nous avons fait un partenariat avec Ideokub qui s’occupe des goodies imprimés en 3D offerts aux premiers arrivants !

«Être issues des vivres de l’Art c’est appartenir à une grande famille.»

Charlotte Sz : Avec Julie, ce qui nous intéresse, c’est la dimension évènementielle que l’on prête à une pratique, à un art. Le travail de scénographie, de sculpture et d’évènementiel sont à mon sens extrêmement lié.

Faire travailler les gens qui sont autour de nous nous tenait à cœur. Cela rend l’évènement plus complet et plus intéressant qu’une simple exposition avec un rapport linéaire entre les visiteurs et les œuvres, lumière fixe toute. Ça rend les choses dynamiques et conviviales, avec des échanges possibles !

Julie P. : Etre issues des vivres de l’Art, c’est appartenir à une grande famille ! Street artistes, graffeurs, musiciens, mappeurs. Les choses se sont faites naturellement, les gens nous ont beaucoup aidées. On voudrait que les gens se souviennent des œuvres mais aussi du moment !

Charlotte Sz : Pour le vernissage, nous faisons travailler des DJ que nous connaissons et qui sont natifs d’Angoulême. Ils forment un duo qui s’appelle Soleil noir. Ils ont préparé un set spécifique au thème de l’exposition : tendances tribales et chamaniques !

Un autre métier que vous auriez aimé faire (parmi tous les métiers que vous faites déjà) ?

Charlotte Sz : Chasseuse de pierres ! Fouiller la nature et me balader dans la nature, gratter et trouver des pierres. Aux Etats-Unis, en Inde mais également dans les Pyrénées. Je m’intéresse particulièrement à la lithothérapie, la thérapie par les pierres. Je trouve ça plutôt cohérent comme démarche thérapeutique. Nous avons de la matière vivante, qui est chargée d’énergie, je ne vois donc pas pourquoi elle ne serait pas bénéfique. Chaque pierre a un pouvoir spécifique en fonction des personnalités. Les énergies sont liées et sont là depuis la nuit des temps.

Julie P. : Faire des bijoux ! Ca me paraît toutefois compliqué de le faire à une échelle moins gigantesque (rires) !

Un morceau que vous écoutez en ce moment ?

Alex Garcia ! Il a commencé à faire ses premiers sets aux vivres de l’Art. C’est un énorme bosseur et des choses sont en train de se passer ! Il faut particulièrement écouter Neofunkers, de la compilation Bordeaux Massive.

Une anecdote commune à toutes les deux ?

Quand on sait toutes les deux ce qu’on veut faire mais que l’on n’arrive pas à exprimer ! Nos cerveaux d’artistes nous jouent souvent des tours !