C’est dans le 15e arrondissement de Paris qu’il y a quatre ans, Mathieu Alvado a posé ses valises et son clavier accompagné de Tania, son adorable cocker. Compositeur à l’image depuis plus de 10 ans, Mathieu a réalisé, arrangé et orchestré la musique de plus de 45 courts métrages et plus de 20 long métrages, allant du jeu vidéo au film d’animation. C’est avec un enthousiasme communicatif qu’il nous a ouvert les portes de son appartement pour nous parler de lui et de son métier si passionnant.

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Peux-tu nous parler de toi, de ton univers et de tes activités de compositeur ?

Je suis arrangeur et compositeur de musique de film ou plus précisément de musique à l’image. Le terme de compositeur de musique de film est assez restrictif et ne comprend généralement que les longs métrages, or je travaille aussi bien pour des courts métrages que des long métrages ou des jeux vidéos. Dans les faits, il y a très peu de compositeurs qui ne vivent que du long métrage; il y en a peut-être une dizaine en France. Tous les autres – tels que moi – vivent d’autres sources de composition comme le jeu vidéo, le court métrage, les films d’animation, les documentaires, la série télé ou encore la série animée.

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J’ai commencé la musique à 5 ans avec l’apprentissage du piano, puis je me suis tourné vers le saxophone à l’âge de 11 ans. Il y a une sorte de tradition familiale autour de la musique : mon père dirigeait une école de musique et mon grand-père était également musicien. Je pense que ma passion a commencé un peu par là mais aussi à travers une formation junior à laquelle je participais pendant les étés et qui était organisée par mon père. C’est à travers ces stages que j’ai découvert l’orchestre : le programme était très varié, on jouait du classique, du Schubert, du Stravinsky, on chantait, on avait monté une formation de ”big band” et on se regroupait pour jouer des reprises de musiques de films. Cela m’a ouvert tout un champ que je ne connaissais pas vraiment et je me suis complètement retrouvé là-dedans.

A côté de ça, le cinéma me passionnait de plus en plus et je regardais de nombreux films. J’ai entretenu ces deux passions jusqu’à la fin du lycée puis j’ai décidé de faire des études de droit, j’avais envie d’être avocat. Finalement j’ai fait deux années de droit et je suis revenu à la musique (rires).

“J’avais envie que mes créations vivent et que mes compositions servent à quelque chose.”

C’est alors que j’ai tenté le conservatoire de Bordeaux, où je suis resté 5 ans. En dehors des cours de saxophone, j’ai suivi des cours de composition et d’écriture musicale, qui consiste à apprendre les règles de composition « classique », couvrant la période du début du 18e jusqu’au début du 20e siècle. C’est probablement pendant cette période que j’ai le plus appris, on nous demandait de composer une mélodie en reprenant le style de tel ou tel compositeur. On grattait énormément et on remplissait de nombreux cahiers (rires). Toutefois toutes les créations restaient sur le papier : elles étaient certes jouées par des musiciens du conservatoire en fin d’année, mais on ne les enregistrait pas, ce qui me frustrait assez. J’avais envie que mes créations vivent et que mes compositions servent à quelque chose.

La connexion avec le cinéma s’est véritablement faite lorsque je suis arrivé à Paris après avoir suivi une formation au Conservatoire de Saint-Maur des Fossés puis au Conservatoire National Supérieur de Paris. J’ai contacté plusieurs écoles qui formaient des réalisateurs pour proposer mes services gratuitement, mais également ceux de musiciens et d’ingénieurs du son que j’avais trouvés et qui voulaient bien travailler « bénévolement » sur des projets. Mais je n’ai eu aucun retour, je me suis dit que c’était vraiment un univers difficile à pénétrer… Et puis finalement, sur la porte du département d’écriture musicale du Conservatoire de Paris, j’ai trouvé une annonce d’une étudiante de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts Décoratifs qui faisait son film d’animation et qui recherchait un compositeur pour son projet. Ce qui est assez drôle dans cette histoire, c’est qu’elle avait du mal à trouver quelqu’un de son côté, alors que moi je n’arrivais pas à trouver de projet. C’est comme ça que j’ai réalisé mon premier court métrage d’animation en 2005. De fil en aiguille, d’autres projets « étudiants » sont arrivés, à peu près une vingtaine, ce qui m’a permis de travailler sur des projets très intéressants. Les musiciens, les ingénieurs du son, les réalisateurs et moi-même étions tous étudiants, on apprenait notre métier de cette façon.

“Il m’arrivait d’enregistrer plusieurs projets le même jour, parfois entre 5 et 6 courts métrages.”

L’année 2008 a vraiment été un tournant : j’ai arrêté de travailler sur des projets qui n’étaient pas rémunérés. Il m’arrivait d’enregistrer plusieurs projets le même jour, parfois entre 5 et 6 courts métrages. C’était complètement fou, je réunissais un orchestre de plus de 50 musiciens, un choeur d’enfants et toutes les personnes nécessaires au bon déroulement des orchestrations. C’était très long à préparer, il y avait beaucoup d’incertitudes. C’est pendant cette période que j’ai enregistré le court métrage « Love Recipe », qui m’a amené ensuite à rencontrer Guillaume Rieu, qui faisait un stage dans une boîte de production qui s’appelait Métronomic et qui développait son projet de court métrage « L’attaque du monstre géant suceur de cerveaux de l’espace ». C’était un beau projet et surtout mon premier travail rémunéré.

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Après cela, je crois que l’on m’a associé au court métrage car j’ai reçu de nombreuses propositions pour des films d’animations et des courts métrages. J’ai par exemple travaillé sur « Le jour où les huissiers envahirent l’univers » du réalisateur David Austin et ai à nouveau collaboré avec Guillaume Rieu sur « Tarim le brave contre les mille et un effets ». C’était la même boîte de production et à chaque fois c’était super. J’ai eu une chance folle de bosser avec des réalisateurs et des producteurs géniaux qui trouvaient toujours le moyen de financer la musique. La musique, dans un film, c’est une question de choix avant toute chose. J’ai la chance de travailler sur des projets qui ont des budgets très corrects et qui me donnent la possibilité de composer sereinement. Je ne connais pas bien le long métrage mais j’ai la chance de travailler dans le court métrage avec des réalisateurs et des producteurs passionnés, qui arrivent à collaborer ensemble, qui provisionnent toujours le budget nécessaire à la réalisation de la musique en début de projet et qui me font confiance. Je les en remercie pour ça, parce que c’est vraiment exceptionnel.

“Je travaille jusqu’à ce que je sois réellement satisfait, jusqu’à ce que le mélange des notes me convienne parfaitement.”

Pour moi, la composition ne vient pas naturellement, cela me demande du temps pour trouver la base d’une nouvelle création. Je travaille jusqu’à ce que je sois réellement satisfait, jusqu’à ce que le mélange des notes me convienne parfaitement. Je suis un compositeur assez lent qui a besoin du piano pour composer ; j’aime prendre mon temps. Mais je suis assez rassuré, car Stravinsky racontait qu’il avait également ce problème et qu’il ne pouvait pas composer sans piano. John Williams disait qu’il prenait beaucoup de temps pour trouver le thème de ses compositions et encore plus pour travailler les quelques notes qui allaient faire la base de sa création. Si ce n’est pas grave pour eux, je pense que je n’ai pas à me sentir complexé par ça (rires) !

D’où te vient cette passion pour la musique et le cinéma ?

De mon enfance et mon adolescence véritablement. Je me rappelle très bien la première fois où je suis allé au cinéma ; je devais avoir 4 ou 5 ans et mes parents m’avaient emmenés voir « Blanche Neige. » Et puis il y a eu des films qui m’ont particulièrement marqués quand j’étais plus grand tels que « Retour vers le futur », que j’avais enregistré en VHS et que j’ai regardé des centaines de fois (rires), mais également « Star Wars», « Danse avec les loups », « Le cercle des poètes disparus », « Indiana Jones » ou encore « E.T ». Ce sont des films intemporels que j’ai gardé avec moi selon l’évolution des supports au fil des ans.

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Quant à ma passion pour la musique, je crois qu’elle vient surtout du cinéma, elle me projetait les images du film. Je crois que le métier de compositeur était véritablement le métier que je rêvais de faire quand j’étais petit, mais ça me paraissait irréalisable. Je crois que je ne savais même pas que le métier de compositeur de musique de film était quelque chose de possible. Pour moi, ça se limitait à Hollywood, avec John Williams et Alan Silvestri. J’aimais beaucoup la musique de film et le cinéma mais la connexion entre les deux est arrivée plus tardivement.

Peux-tu nous expliquer le processus de création d’une « musique de film » ?

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Il y a plusieurs cas de figure… En général, j’interviens sur un film quand le montage est avancé, voire dans l’idéal terminé. Je préfère ne pas avoir lu le scénario avant car ça peut influer sur ma perception du film. J’ai une réaction plus spontanée à la première visualisation d’un film avec un montage finalisé. Une fois que j’ai vu le film monté et que nous avons discuté des orientations, je vais pouvoir commencer à composer et à faire des propositions au réalisateur. C’est la méthode de travail que je préfère car cela me laisse une plus grande marge de manoeuvre pour proposer des choses plus adaptées au réalisateur, sans que ce dernier ne soit influencé par une idée particulière.
Dans le cas où un réalisateur me fait lire son scénario avant le montage, nous discutons des orientations musicales puis je lui fait valider une base, une thématique. Je n’aime pas véritablement composer une musique à partir d’un scénario car le plus souvent on passe du temps sur une maquette qui va ensuite évoluer une fois le film terminé. Le dernier cas possible est lorsque le réalisateur et le monteur utilisent des musiques temporaires sur le montage du film, c’est-à-dire des musiques déjà existantes mais qui donnent une idée du thème souhaité. Dans ce cas là, je dois m’inspirer de la thématique choisie par le réalisateur pour composer, ce qui peut aussi parfois me bloquer.

En définitif une fois que le réalisateur est d’accord sur une base, je travaille et retravaille une maquette jusqu’à ce que ce dernier soit satisfait du résultat final. Lorsque la maquette réalisée par ordinateur est validée par le réalisateur, c’est le moment de l’enregistrement, avec le plus souvent une orchestration qui peut aller d’une petite formation de 4 musiciens à une très grande formation avec plus de 30 musiciens. Cela dépend du type d’orchestration souhaitée mais également du budget. Et on termine enfin avec l’arrangement du film avec la musique orchestrée.

“Il y a une phrase à Hollywood qui dit : « on n’est pas vraiment un compositeur de musique de films tant qu’on ne s’est pas fait rejeter sa musique ».”

Il faut savoir qu’il peut également arriver qu’un réalisateur mette fin à une collaboration si notre travail ne lui convient finalement pas ou si on lui a proposé une énième version qui ne correspond toujours pas ; dans ce cas là, il fait appel à un autre compositeur. Cela m’est déjà arrivé, et parfois on est remercié comme des malpropres ! Je crois qu’il y avait eu 4 compositeurs avant que je ne sois pris sur le film « Thérèse Desqueyroux » de Claude Miller par exemple… Il y a une phrase à Hollywood qui dit : “on n’est pas vraiment un compositeur de musique de films tant qu’on ne s’est pas fait rejeter sa musique”.

Quelle est la personne qui t’a le plus marqué et influencé professionnellement ?

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John Williams, sans aucun doute ! Je suis admiratif de ce monsieur et du fait qu’à bientôt 84 ans, il continue de faire ce qu’il fait. J’espère aussi avoir la chance de pouvoir continuer à travailler et à composer à son âge. Il a une carrière incroyable, une carrière dont tout le monde rêve. Il a un talent hallucinant et pas seulement dans ses musiques les plus célèbres. Je trouve par exemple que les musiques de « Stanley et Iris » et de « Sleepers » sont tout aussi parfaites. Il y a une telle force qui se dégage de sa musique, quelle que soit la formation musicale qu’il utilise.
J’aime beaucoup ce monsieur, c’est quelqu’un à qui j’ai envie de dire merci, merci de m’avoir donné une direction et transmis cette passion. Il a une grande humilité dans son discours vis-à-vis de son travail et de son influence dans l’histoire de la musique. J’aime à croire qu’elle est sincère ; c’est quelque chose qui me touche beaucoup.

Quelles sont tes inspirations artistiques ?

Les formes d’art qui me parlent sont des plaisirs de solitaire : le cinéma, la musique et la littérature. J’ai développé une sensibilité pour ces plaisirs pendant mon adolescence je pense.

Quels sont tes projets en cours et à venir ?

Actuellement j’enregistre la musique de trois courts métrages : un court métrage d’animation sur une nouvelle de Jack London qui s’appelle « To Build a Fire », réalisé par François-Xavier Goby ; un court métrage de Guillaume Rieu commandé par Canal Plus qui s’appelle « La face cachée de Mars », produit par Métronomic ; et enfin un très court métrage du réalisateur Maël Gourmelen qui s’appelle « The Inspector and the Umbrella ».
Et puis il y a un autre projet qui verra bientôt le jour début mars, mais je ne peux pas trop en parler pour le moment, à suivre donc ! (rires)

Un morceau que tu écoutes en ce moment ?

Le morceau Yesterday was hard on all of us du groupe anglais Fink.

Une anecdote à nous raconter ?

Un jour, j’ai reçu un mail d’un réalisateur qui me proposait de travailler sur son prochain court métrage. C’était la première fois qu’on me proposait d’être payé pour mon travail de compositeur, j’ai cru à un canular, à une farce de mes potes. Le projet et le titre du film étaient tellement improbables que j’ai d’abord commencé par me renseigner sur Internet avant de répondre, juste pour être sur que ce Guillaume Rieu existait vraiment. Et c’était bien le cas… Je lui ai donc répondu en le remerciant pour sa sollicitation, puis il m’a proposé de le rencontrer sur Paris, pour faire connaissance et parler du projet.

Le jour du rendez-vous, je me trouvais sur le quai de la gare de Saint-Maur-des-Fossés – où j’habitais à l’époque – en train de lire le scénario qu’il m’avait envoyé et un mec s’est approché de moi en me demandant si je n’étais pas Mathieu Alvado ! Je me suis dis que ce n’était pas possible, que je ne pouvais pas être connu à ce point ! Ce gars, c’était Guillaume Rieu qui avait reconnu le scénario que je lisais. C’était fou, on habitait la même ville et on se trouvait dans la même gare, à la même heure, sur le même quai, au même moment ! On a donc fait le trajet ensemble pour se rendre au restaurant où nous avions rendez-vous dans le 11e arrondissement pour parler du fameux projet « L’attaque du Monstre Géant Suceur de Cerveaux de l’Espace »… C’était drôle !

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Un lieu où tu aimes aller ?

Au cinéma ! C’est un lieu que j’aime même si je n’y vais pas assez souvent, malgré mon abonnement au Gaumont de Montparnasse (rires).
Mais sinon il y a plein d’autres lieux où j’aime aller, comme les cafés par exemple… J’y organise beaucoup mes rendez-vous et il y a en un en particulier que j’aime beaucoup, Chez Dupont, à la sortie du métro Convention dans le 15e arrondissement de Paris.

Quelle personnalité nous recommanderais-tu de rencontrer ?

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J’en recommanderais deux : Guillaume Rieu et François Xavier Goby, les deux réalisateurs avec lesquels je travaille en ce moment. Je trouve qu’ils se ressemblent un peu, on aime tous les trois le même genre de cinéma, ils sont très grands et ils se connaissent aussi mutuellement. J’aime leur folie et leurs idées démentes (rires)!
Guillaume est basé à Paris, c’est quelqu’un d’assez calme avec qui j’adore passer du temps, il est très fun. François-Xavier est quant à lui basé à Londres, c’est quelqu’un qui est toujours enthousiaste et d’une énergie débordante.

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Soundcloud

Interview et textes Julie Carpentier
Photographies Florian Lavie-Badie
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