Il a ouvert Le Classique et Le Royalty, on le croise quotidiennement dans les rues de Biarritz et il ne cesse d’inventer de nouveaux moments où vivre la culture avec sincérité, mais c’est dans son appartement transformé en atelier que nous avons rencontré Mathieu Chavaren. L’occasion d’approfondir ses réflexions sur le rôle résolument social de ses peintures.

Peux-tu nous parler de tes débuts ?

Je dessine depuis toujours. Après le lycée, je n’avais pas vraiment envie d’aller dans une école d’art, je voulais surtout rejoindre des amis qui vivaient dans le Pays Basque. Mon père s’est rendu compte qu’une école des Beaux-Arts était en train d’ouvrir à Biarritz et m’a conseillé de tenter le concours d’entrée. Je suis arrivé à l’entretien avec un petit carnet à dessin de 20x15cm. Je suis arrivé avec moi-même et j’ai été pris en tant qu’artiste, en tant que « personnage » plus qu’en “homme de brouillon”. J’ai fait des études d’art mais je savais déjà ce que je voulais faire avant de démarrer. Il existe une bonne comparaison avec une partie d’échecs : « Rien n’est tracé mais tout est déjà joué et je connais déjà la fin ». Et Nelson Mandela disait d’ailleurs : « Je ne perds jamais, j’apprends. »

«Je compare mon art au ciel.»

Est-ce que l’on peut parler de trace ou d’écriture dans ton travail d’artiste ?

Il n’y a pas vraiment de “traces” dans ma peinture. On pourra parler de “traces” quand je serai mort. Je parlerais plus d’écriture à présent. Une écriture qui n’est pas arrêtée. Une écriture que je tends à l’infini. Je me suis plongé dans les « Pensées » de Blaise Pascal où il nous livre avant tout un exemplaire en peinture de l'Homme, miné par sa misère, mais sauvé par sa grandeur. Le noir et le blanc que j’utilise sont autant de misère que de grandeur. D’ailleurs, de cet ouvrage découle le titre de mes œuvres qui s’appellent les « Pensées ».

J’utilise la peinture pour écrire, comme pour expliquer un théorème, une accumulation de signes qui te donne une réponse mais, à vrai dire, la réponse à mon problème est infinie, elle tend plus en direction d’une “asymptote”. Qu’est-ce qui parle le plus ? L’écriture ou les formes ? Mes peintures sont des mots qui ne correspondent pas à du français mais plus à du calcul. Mon travail est une accumulation de traits qui tend vers l’infini. Comment trouver l’infini à travers mon trait et ainsi régler un « problème mathématique d’utilité sociale»?

A quoi compares-tu ton art ?

Je compare mon art au ciel. Je pense que les vers qui sortent de la plume d’un poète s’approchent du ciel, ils sont libres et vagues. Aussi, lorsque tu regardes le ciel, tu peux voir ce que tu souhaites ou chercher à voir quelque chose d’autre. Dans un nuage, il y a différents volumes, traits et ombres qui permettent de voir différentes formes en fonction de la journée. C’est ce que je recherche dans ma peinture, je n’impose rien. Réapprendre à voir tout simplement. C’est le bleu qui est montré par le ciel, et non le ciel qui est bleu. Joseph Beuys avait raison en disant que sans l’art, sans la culture, le cerveau de l’homme serait réduit à néant. Si de nos jours, il n’y a plus de culture, ni de lecture, on n’arrivera à rien. Le fait de peindre en noir et blanc ne veut pas dire que je refuse la couleur. C’est plus une réflexion sur la totalité et l’absence, je ne souhaite pas en mettre une plus en avant que l’autre. C’est la même chose dans l’écriture. Quand tu lis un texte, tous les mots sont importants. Prenons par exemple un extrait du dernier livre de Mathieu Terence, Mina Loy : « Le train traverse le désert brulant, s’élève sur les plateaux glacés, franchit les mines d’argent d’eau pâle, d’améthyste et de cristal, pour se hisser vers la capitale. ». Là, on est dans un poème où tous les mots sont importants. Il n’y a pas un mot qui résonne plus fort qu’un autre, souligné en rouge ou écrit en gras. Chaque mot est écrit de la même manière, aucun n’est mis en avant. C’est du noir sur fond blanc comme dans mes tableaux. Si l’on regarde bien mes tableaux, je laisse volontairement un liseré blanc autour de ma toile pour montrer que c’est mon choix, comme une marge dans un livre.

Quelles personnes t’ont marqué artistiquement ?

Le peintre allemand Max Beckmann dont j’ai dernièrement vu l’un de ses triptyques sur la guerre « Departure » à la fondation Louis Vuitton est l’une des oeuvres qui m’a touché dès mon enfance. Ensuite, j’apprécie beaucoup le travail d’Henri Michaux, ses dessins, mais aussi ses écrits. J’aime beaucoup aussi la démarche de Soulages qui a ouvert un musée où il mélange les travaux de jeunes artistes aux siens. Il y a aussi Malevitch, Ernest Pignon-Ernest et Jean-Yves Jourdain, Steve Reich, James Thierrée et bien d’autres ! A vrai dire, j’aime tout le monde, chacun à un niveau différent. « Artistiquement » signifie pour moi « sincèrement ». En dehors de ces références historiques, il y a aussi les personnes de mon entourage : Jérémy Demester, Damien Caccia, Damien Chauvier, ce sont trois peintre, et Mathieu Terence qui est écrivain. Puis il y a surtout Valentine, mon amoureuse qui est aussi très importante, comme Mina Loy l’a été pour le boxeur et poète Arthur Cravan. Il y a aussi tous mes acolytes du collectif « Standart » : Malik Benbourek, Tim Boal et Nicolas Dazet, trois passionnés de musique. Sans oublier Paul Toulouse et Olivier Martinez, associés de vie, et la grandeur avec Amandine, Jacques et Joëlle

Sur quels projet travailles-tu en ce moment ?

Mon exposition à Sydney en Australie en mars 2018, organisée avec Simone et Gilles Planté, et d’autres expositions à venir. Autrement, j’ai une suite de lithographies que je vais produire avec mon amie Léa Gabrier, écrivaine.

Quel est ton protocole de peinture ?

Dans mon premier atelier, je vais faire les blancs. Je réalise une épaisseur, un mur qui fait entre 3 et 8 millimètres sans jamais dépasser 1 centimètre. Après plus d’un mois de séchage, je viens poser le noir comme un encrage mural avec un pinceau. C’est un travail très minutieux. A l’inverse de la réalisation du mur, cette deuxième partie du protocole ressemble au travail d’un archéologue dans une grotte qui enlève de la poussière délicatement avec une petite balayette. Avec mon pinceau, je reproduis ce même mouvement. C’est un peu comme une découverte du blanc. Comme dans une enquête policière, je révèle les empreintes avec une sorte de poudre. Tout le monde a fait ce geste enfant, lorsque tu poses une pièce sur une feuille de papier blanc et que tu viens récupérer l’empreinte de la pièce à l’aide d’un crayon à papier ! On a l’impression que c’est le premier « acte de la création » ou plutôt le premier « acte de faire », car je préfère le terme de « faire » à celui de « créer ». Je ne crée pas, je révèle.

Je signe de mon âge : “27 ans”... Mes tarifs sont calculés proportionnellement à la dimension de la toile et mon âge. Les ventes de mes tableaux sont reversées à une fondation qui ouvrira à Biarritz. Elle exposera tous les mois deux oeuvres sur ses murs. Ces oeuvres seront entourées d’explications afin de rendre public l’art et l’éducation. Il y aura aussi un atelier ludique mélangeant le savoir-faire de l’artisanat et les réflexions de l’artiste exposé. L’accès à cette culture est gratuite grâce aux ventes de tableaux organisées dans le monde entier et grâce aux mécènes qui soutiennent le projet.

«Si je pouvais peindre avec du vent, je le ferais, donc il me faut quelque chose pour le retranscrire.»

Les médiums que j’utilise sont toujours des teintes saturées : le noir et le blanc. Je ne veux pas que l’on réfléchisse sur le blanc ou le noir, ce n’est pas ce qui m’intéresse. Si je pouvais peindre avec du vent, je le ferais, donc il me faut quelque chose pour le retranscrire. Dans un poème, tu peux ressentir du vent ou la mer qui passe. C’est la même chose avec mes tableaux.

Peux-tu nous parler de ton autre démarche artistique et résolument humaine ?

Pour payer une partie de mes études, j’ai travaillé dans un bar. C’est à ce moment-là que je me suis rendu compte de l’existence de ce que j’appelle « l’art social ». Au bout de quelques années, j’ai naturellement ouvert un lieu de vie avec des amis : Le Classique. Ce lieu est axé sur les rencontres et la musique. Aujourd’hui, je m’occupe aussi d’un autre lieu de vie : Le Royalty que je souhaite centrer sur le domaine littéraire et culturel, avec des rencontres de tous les jours. Ce sont deux actions qui font parties de mon projet artistique.

Aussi, je me suis beaucoup intéressé à des intellectuels américains de l’Ecole de Chicago des années 1960 et notamment à Howard Becker qui a réfléchi sur la stigmatisation sociale des individus. Ils réfléchissent à la manière de comprendre les gens et c’est ce que je fais tous les jours. C’est donc important pour moi d’être dans la rue. Le problème des politiciens, c’est qu’ils restent tous dans leur bureau. Pour que mes tableaux soient sincères, je suis tous les jours dehors, non pas en train de sortir mais plutôt en train d’observer les autres. J’existe pour révéler ce que je perçois et les propositions que je trouve honnête à montrer. C’est d’ailleurs une question que je me pose beaucoup en ce moment : est-ce que tout peut être montré ? Je pense que non.

Je crois d’ailleurs beaucoup aux choses simples comme l’amitié, qui a permis de faire naître notre collectif Standart et l’honnêteté que j’essaie de pratiquer au quotidien. A cause des réseaux sociaux, beaucoup d’entre nous ne vivent plus que par des rencontres indirectes et ne se regardent pas en profondeur. Certains se disent « bonjour » comme on pourrait faire un clin d’œil. Dernièrement, j’ai écouté une interview de Omar Sy qui dit qu’il faut réapprendre à se serrer la main en regardant son interlocuteur en profondeur. Au « Bonjour, ça va ? », tout le monde répond « ça va ». Si tu prends 100 personnes dans la rue, les 100 personnes te diront « oui » et c’est là qu’il faut travailler. Car ce « oui » ne veut plus rien dire.

Dernièrement, j’ai mangé chez Claude Colliot, avec mes amis Fanny et Jeremy. Nous avons discuté avec le chef cuisinier du restaurant qui nous a parlé de sa rencontre avec Gérard Depardieu. ce dernier lui disait « Aujourd’hui, il n’y a pas de grand personnage. Tout le monde fait pareil, se copie, sans savoir pourquoi. Personne n’est soi-même. Où est l’amusement ? Je suis moi-même et donc les gens en parlent... »

J’essaie d’être moi-même, mais de nos jours c’est difficile : trop de papiers, de lois et pas suffisamment de lâché-prise. J’essaye de provoquer la banalité avec une tape dans le dos qui permet d’éviter le « ça va » et je cherche un regard en profondeur. Je trouve le « ça va » triste. Il veut dire : « Alors bien ta vie de merde ? Fais ton truc, je verrais bien sur Facebook ce que tu fais de toute manière.» Alors qu’une tape dans le dos veut dire : « Allez viens, je t’accompagne ». C’est aussi une manière de créer une coupure, un appel à l’action. Il faut arrêter de dire : « Je n’ai pas le temps » mais plutôt se rendre compte que l’on ne prend pas le temps.

Dans les réseaux sociaux, c’est la connexion qui est utile mais elle n’entraîne pas de contact. C’est une connexion aérienne qu’il faut pousser plus loin. Je ne critique pas les réseaux sociaux mais je pense qu’à côté de cette connexion, il faut un contact humain honnête. C’est un déclenchement mais il ne faut pas s’arrêter à ça. Il faut se connecter à la personne avec un vrai réél échange. Il faut réfléchir à l’importance de ce contact. C’est une critique existentialiste et contemporaine et nous devons y remédier ensemble en créant d’autres vrais réseaux comme des bars et des restaurants. C’est pourquoi je me bats pour créer des festivals avec des événements et des lieux d’échanges.

Un morceau de musique à nous faire partager ?

J’ai choisi 4’33 de John Cage pour prendre le temps de méditer. Mais j’aurais aussi pu choisir Steve Reich, un classique poussé, ou encore le compositeur allemand Georg Friedrich Haendel. J’ai aussi écouté le musicien Mulatu Astatke. A 16 ans, j’ai adoré les films de Jarmush et leur musique comme celle de Broken Flowers, Ghost Dog : l’histoire du Samourai, Coffee and Cigarettes et Dead Man. Je devrais aussi parler de RZA Wu-Tang Clan en ce qui concerne le RAP.

Quel autre artiste pourrais-tu recommander à 10point15 ?

Là, comme ça, il est sur mon bureau, Jacques Chirac pour le Musée du Quai Branly, grand artiste.Plus sérieusement, Mathieu Terence, écrivain biarrot qui vient de sortir un livre sur Mina Loy mais pour être honnête, je n’ai pas envie de donner de nom, même si c’est ce que je viens de faire ! Non, il faut changer la donne, va voir quelqu’un qui fait du puzzle plutôt !

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