Depuis plus de 7 ans, le bordelais Nicolas Oulès nous a habitués à créer des ponts entre les époques et les techniques. Inspirés des mises en page des années 1940, ses dessins mélangent à la fois stakhanovisme de propagande soviétique, révolution industrielle et technologie fantasmée des années 80. Nous l’avons rencontré dans sa maison dans le quartier Fondaudège de Bordeaux.

Peux-tu nous parler de tes débuts ?

J’ai commencé par faire du graffiti au collège, ce qui m'a amené à entreprendre des études de graphisme que j’ai arrêtées rapidement pour me consacrer uniquement au dessin. J'ai trouvé que le graphisme enseigné était trop conceptuel et hors de propos par rapport à ce qui m'intéressait. Au départ, j’ai commencé à faire des dessins dans des petits carnets, souvent des dessins absurdes et cyniques qui me faisaient rire. Je partais d’une idée intéressante en essayant de prendre son contrepied. Au bout d’un certain temps, je me suis rendu compte que les éléments absurdes de mon dessin pouvaient prendre du sens sans que ce soit mon intention première. C’est quelque chose que j’ai essayé de garder même si j’ai développé de nouvelles approches depuis.

Cette démarche m'a aussi permis de développer un côté plus narratif dans mes dessins, par exemple j'ai commencé à faire des bandes dessinées avec peu de cases. Les situations sont devenues de minis histoires.

Peux-tu nous parler des inspirations
qui te suivent depuis toujours ?

Lorsque j’étais enfant, je jouais dans le garage de mon grand-père avec ses affaires militaires réglementaires qui respectaient un code couleur particulier : kaki, beige et marron. Je pense que ça m'a influencé jusqu'à maintenant. J'ai toujours eu un intérêt esthétique pour l'uniforme et le vêtement de travail : le vêtement utilitaire, codifié. Et je crois que ça se ressent dans mes dessins. L’esthétique épurée aux codes couleurs très précis qu'on retrouve dans toute l'imagerie militaire - et notamment de propagande des régimes totalitaires - a eu une grosse influence sur mon travail depuis toujours. Et puis dans l'enfance, j'ai grandi avec tous les héros des films de Schwarzenegger et ses contemporains : Terminator, Predator ou Robocop. Le côté “surhomme” issu de l'impérialisme américain a eu une répercussion évidente sur mon travail d’aujourd'hui.

Peux-tu nous parler de ta
fascination pour le surhomme ?

Dans les blockbusters des années 1980, j’étais fasciné par le mélange entre science-fiction et représentation virile et machiste de la surpuissance du héros.

C’était le culte du corps à l’excès, que je trouve très intéressant à détourner et à mettre en scène dans mes dessins. J’essaie de créer des ponts entre les différentes représentations des surhommes idéalisés, aussi bien les “Übermenschen” du parti nazi, représentés par exemple dans les affiches de propagande et les sculptures d’Arno Breker - qui s'inspirait directement des statues de la Grèce antique -, que les représentations fantasmées des ouvriers stakhanovistes de l'Union Soviétique qui triment à l'usine. Et j'y vois une grande similitude avec toute l'esthétique des fictions américaines depuis l'après-guerre et le triomphe de l'impérialisme américain qui ne semble exprimer rien d'autre que "c'est nous les plus forts qu'avons gagné".

Cette représentation du surhomme me semble particulièrement omniprésente dans l'Amérique de Reagan des années 80, avec tous les films d'action qui ont pu être produits, déployant leur vitrine d'arsenal de technologie militaire fantasmagorique. Ce qui est drôle, c'est que tout cet excès de testostérone machiste, que ce soit chez les nazis, les soviétiques ou les américains propose quelque chose de crypto-homosexuel en fait !

Quels mouvements picturaux
t’ont influencé ?

Pour mon trait, au départ, j’ai été influencé par les gravures anciennes, que ce soit des gravures médiévales ou celles de Félix Vallotton et Gustave Doré. Ensuite je me suis intéressé à des illustrateurs enfantins des années 1900 comme Benjamin Rabier connu pour ses animaux, et Ivan Bilibine, qui illustrait des contes russes notamment. Évidemment il y a aussi la ligne claire d'Hergé, les dessins de presse de Topor et les dessins de Cocteau qui ont vraiment façonné mon trait.

Pour tout ce qui est “composition”, c'est très vaste… Il y a le symbolisme de Sascha Schneider, les scènes médiévales de Pieter Bruegel, le romantisme allemand chez Caspard Friedrich, le futurisme des compositions de Fortunato Depero, les constructivistes russes, etc. Mais aussi les affichistes de la première moitié du XXème siècle qui utilisaient des techniques de reproduction forcément artisanales. Il y a aussi Frank Frazetta, un américain qui a inspiré beaucoup d’artistes de fantasy par la suite.

Peux-tu nous parler de tes projets
en cours ?

Aujourd’hui, je décline les personnages de mes dessins en figurines en résine, grâce à un moule qui provient d'un jouet que j’ai eu enfant et que j'ai retrouvé dernièrement : c'était une espèce de “Laboratoire Terminator”. Tu mettais la figurine rigide du squelette de Terminator dans le moule et tu recouvrais le squelette de peau synthétique gélatineuse grâce à un piston. Tu pouvais ensuite la lui arracher et faire apparaître le squelette robot comme dans le film. Je me suis rendu compte qu’en changeant certains détails de la figurine obtenue grâce à ce moule, comme les cheveux, je pouvais recréer des personnages idéalisés et sculpturaux à l’image de ceux de mes dessins. J'ai donc refait un moule en silicone à partir du jouet pour obtenir ce que je voulais. Ce qui a donné ces petites figurines/sculptures avec cette posture rigide hyper statique qui rappelle encore cette idée de pose règlementaire.

Dans la continuité, j’ai réalisé un fanzine, “Hit Machine, Schwarzy & Lulu”, où il est question d'une baston entre Schwarzenegger et Stallone. Puis j'ai décliné mes figurines en pin’s. Finalement, le fait de fabriquer ces figurines, c'est un peu replonger dans des souvenirs cools de l'enfance en y ajoutant ma vision d'adulte très second degré.

Peux-tu nous parler de tes collections ?

J'ai quelques antiquités militaires : casques, balles, vieux outils, des choses de mon grand-père surtout, des objets soviétiques aussi… J’ai aussi une collection de vieux jouets : des figurines de Schwarzenegger, Robocop, Maîtres de l'Univers, et des Food Fighters qui sont des pizzas, hamburgers ou donuts avec un attirail de soldats. Je conserve également beaucoup de vieux livres, aussi bien pour leur esthétique que pour leur fond : des romans historiques, des comics naïfs, des anciennes éditions de Tintin, des fanzines, des anciens prospectus de pub, des revues spécialisées d'après-guerre. En règle générale, la colorimétrie, l’impact visuel et l’empreinte historique sont très importants pour moi

Quel autre métier aurais-tu aimé faire ?

J’aurais aimé faire de la musique mais je ne suis pas assez patient. Ou sculpteur parce que j’aime cette idée du “faire” : détourner des outils, mélanger des techniques. Expérimenter.

Un artiste coup de coeur
a nous faire découvrir ?

Le couple Boris Detraz et Makiko Furuichi. Boris fait des dessins et de la peinture et arrive à déconstruire des images avec un style brut presque abstrait dans des compositions classiques. Il a créé la maison d’édition indépendante “Chambre Charbon”. Il édite des fanzines collectifs auxquels participent tout un tas de gens d'un peu partout. Il y a une vraie liberté et spontanéité dans son travail. Makiko fait des aquarelles avec des personnages, des formes et des motifs. Ses peintures sont très sensibles et très maîtrisées. Je pense qu'elle a plein d'influences différentes. Ils font vraiment de belles choses tous les deux, en plus d'être hyper cools !

Un morceau de musique que tu écoutes en ce moment ?

En ce moment, je réécoute beaucoup d’Italo Disco. C’est de la musique 80’s au synthé, parfois assez kitch et assez dansante. En général ce sont des italiens qui chantent en anglais avec un accent prononcé et qui n'ont pas fait de grosses carrières!

À l'inverse, j'écoute aussi beaucoup de choses plus sombres… Ou des BO comme celles d'Aguirre, le film réalisé par Werner Herzog, ou de Blood Sport, le film avec Van Damme. Mais aussi des choses qui n'ont rien à voir comme l’hymne de l’URSS, je trouve ça assez drôle ce côté très solennel à la perspective du naufrage du pays. C’est très varié mais finalement, il y a souvent une cohérence entre ce que j’écoute et ce que je dessine.

Une personnalité créative que l’on pourrait interviewer pour un prochain portrait 10point15 ?

Yoann Minet. Il est typographe. Nous nous sommes rencontrés lors de nos études de graphisme. Nous avions beaucoup de questionnements en commun quant à nos démarches. C’est un artiste pointu, il va assez loin dans ses réflexions et est très méticuleux dans ses projets. Il est plutôt avant-gardiste dans son domaine tout en conservant l'aspect classique et utilitaire de la typographie. Par exemple, il a créé une typo basée sur la langue occitane en fonction des lettres que l’on voyait le plus couramment dans cette région.

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