La visite de l’atelier de Stéphanie Barthes est pleine de surprises. L’ancienne mannequin nous accueille tout sourire entre un lion majestueux et une gracieuse autruche au derrière rose dans une galerie remplie de néons roses, de licornes et de robes que Charlize Theron aurait pu porter dans Blanche Neige et le chasseur. Dans l’arrière boutique une tout autre ambiance prend le dessus : des instruments en tout genre, des produits, des ossements, des peaux… et André Rouillon, le maître artisan de Stéphanie, qui fume tranquillement ses cigarettes. C’est avec beaucoup de naturel et d’humour que la Belle au milieu de ses bêtes nous dévoile son univers qui oscille entre trash et bucolique, entre son travail d’artisan et son univers artistique mais aussi sa vie de mère. Elle nous aurait bien proposé un verre de rouge, mais il n’est que 10h du matin... Peut-être une autre fois ?

Peux-tu te présenter, ainsi que ton métier, ton univers ?

Je m’appelle Stéphanie Barthes, descendante du philosophe Roland Barthes, et mariée à Jérome Brunet. Je garde mon nom de jeune fille car il a une connotation artistique de par ce célèbre philosophe, et parce que j’aime tout simplement bien le porter comme nom d’artiste.

Je préfère utiliser le terme de naturaliste plutôt que taxidermiste car il est plus joli et représente plus la nature du métier.

Mon métier de naturaliste consiste à rendre service à des gens - souvent des chasseurs - qui m’amènent des animaux. Je les dépèce, je les tanne et les remonte, en essayant de leur donner une attitude, une posture naturelle, en fonction de ce que mes clients me demandent bien entendu, mais aussi avec une petite touche personnelle.

 

Mon métier d’artiste quant à lui consiste tout d’abord à récupérer un maximum de “matière”, donc de corps. Je passe par le biais des chasseurs, mais comme c’est l’exotisme qui m’intéresse, je me fournis également auprès des cirques. Je suis d’ailleurs rentrée dans un réseau avec un intermédiaire qui me tient au courant de tous les animaux qui meurent. Il connaît ma façon de travailler et sait que je ne suis pas une naturaliste qui spécule sur les animaux. La plupart des taxidermistes, notamment les parisiens, ont des listes entières de clients qui veulent acquérir des fauves, des lions, des tigres,  et par conséquent ils font monter les prix.

En tant qu’artiste, je dénonce ces personnes, mais également les conditions de vie des animaux. Quand je les vois dans les cirques, évoluant dans leur cage, c’est quand-même assez horrible. Et même si les gens du cirque ont tissé des relations particulières avec ces animaux, ils passent leur vie enfermés dans 4 m2. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai eu les lionceaux… C’était la première portée d’un maman lionne qui a étouffé ses petits au bout de 10 jours, très certainement pour leur éviter de vivre ce qu’elle vit.

 

J’accuse également notre rapport aux bêtes. Je conçois qu’on puisse chasser pour se nourrir, mais aujourd’hui, nous sommes dans une société où cela n’est plus nécessaire. Aussi le fait qu’il y ait des quotas dans la chasse me dépasse; je ne conçois pas du tout la vie comme ça. C’est le genre de chose dont je ne parle pas avec Monsieur Rouillon, car nous ne sommes évidemment pas du tout d’accord. (rire)

Effectivement, ce sont les chasseurs qui me font vivre quelque part… Mais s’ils ne me ramenaient pas leurs trophées, je ramasserais moi-même les cadavres.

Les animaux que j’ai sont très rarement morts naturellement, mais plutôt de maladie ou de la chasse.

Et je refuse catégoriquement les espèces protégées. Tous les animaux exotiques que j’ai ici ont leurs papiers. S’ils sont arrivés jusqu’à moi, c’est qu’ils sont super safe ! (rires)

Mon travail d’artiste n’est pas cloisonné : Il y a de la sculpture, du design, des performances, des installations… Et afin d’exprimer au plus près mes envies, mes idées, j’ai parfois besoin de faire appel à plusieurs corps de métiers, comme par exemple un souffleur de verre pour faire des néons.

Mon travail était peut-être plus cru au début de ma carrière, et maintenant il est un peu plus bucolique, avec des notions d’espoir, de rêve comme avec ma licorne par exemple, ou encore ma prochaine pièce qui sera un manège... Néanmoins, mes performances restent trash et décalées. Ce qui est rassurant d’ailleurs, car avec la maternité, le fait d’avoir créé des enfants, j’ai pu douter de ma capacité à créer d’un point de vue artistique, et notamment quant à l’aspect engagé et dénonciateur à l’encontre de notre société. Je me suis vachement remise en question... et c’est bon, tout va bien, OUF ! (rires)

Forcément, mes idées changent en fonction de mes états d’âme, de ma vie, j’évolue, et mon travail suit. Et c’est bien, car si non je me ferais chier ! (rires).

Mes performances sont l’aspect dénonciateur de mon travail d’artiste. Par exemple : j’ai fait l’amour au cerf, le roi de la forêt; pour mes 33 ans, en juin dernier, j’amenais mon lion dans une chapelle pour lui faire l’amour sur l’autel. C’est bizarre de se dire à 19h je suis avec mon bébé, je change des couches et crac, 1h après, je suis en pleine performance, nue avec un lion dépecé ! (rires)

Mon univers, globalement, c’est d’essayer de retrouver chez nous, les hommes, notre part d’animalité, de sincérité, de douceur, de sentir la vérité… Humaniser un peu les animaux, tout en étant universel… Mon travail n’est pas ancré à un code social, à un temps donné… Je pense que dans ma création, je suis un peu intemporelle et je ne suis pas une mode.

Peux-tu nous parler de ton parcours ?

Petite, je voulais être vétérinaire, mais j’étais plutôt littéraire et j’ai donc fait l’Ecole des Beaux Arts de Bordeaux. Je faisais de la peinture à l’huile, et suis passée de la 2D à la 3D, en travaillant beaucoup avec des voiles, des bouées, car je suis issue d’une famille de marins…

J’ai du faire un stage en 3ème année, et je suis tombée tout à fait par hasard sur la  taxidermie. Je me suis dit “tiens, pourquoi pas ?”, et je suis arrivée dans l’atelier de André Rouillon - qui est devenu mon maître d’apprentissage par la suite. Cela a été une grosse déclaration d’amour avec tous ces animaux qui me regardaient ! Ouh la la !

 

Lors de ce stage,  j’ai réalisé ma première pièce que j’ai vendue à des collectionneurs juste à ma sortie de l’Ecole des Beaux Arts. J’ai tenu par la suite une galerie d’art dans le quartier du triangle d’or à Bordeaux pendant environ 2 ans où je vendais encore mes pièces. Par la suite j’ai rencontré Bernard Magrez qui m’a mécénée et passé des commandes. Enfin, lorsque Monsieur Rouillon a pris sa retraite, j’ai fait une reprise d’activité,

Et en avant Guingamp. J’ai été très prise par le métier en tant que tel, le service au client, et le travail de naturalisation traditionnelle, j’ai eu moins de temps pour mes créations. Petit à petit, l’activité se meurt, il y a de moins en moins de jeunes chasseurs (qui sont le gros de mes clients alors) j’arrive dans une phase où j’ai plus de temps pour mes créations. J’ai aussi réussi à mettre un peu de sous de côté pour réaliser mes pièces, car tout coûte très vite cher.

«J’essaie de dédramatiser ce rapport au corps et à la mort que l’on a, parce que c’est très naturel en fait.»

Je ne suis pas si loin de mon rêve de gamine finalement. Je ne soigne pas les animaux comme un véto, mais je leur donne une seconde vie !

Et puis l’aspect sang, viscères, j’adore ça ! Quand j’ai fait mon stage de 3ème chez un vétérinaire, j’étais à fond sur les écarteurs pendant que ma copine dégueulait tout ce qu’elle pouvait. J’ai toujours aimé ça. Si je ne dépèce pas pendant 10 jours, ça me manque terriblement.

J’essaie de montrer ça à mes enfants le plus souvent possible : je dépèce à la maison, je leur montre l’intérieur des animaux, les yeux… J’essaie de dédramatiser ce rapport au corps et à la mort que l’on a, parce que c’est très naturel en fait. C’est important d’en parler.

Comment procèdes-tu justement ?

Avant tout, le boulot de taxidermiste est crade et trash.

Tout d’abord on dépèce, c’est à dire que l’on enlève la pellicule, la peau. Donc sur un animal entier, on ouvre le ventre, on décolle la peau petit à petit, sachant que l’on garde les os des pattes et le crâne. Après on coupe au niveau de l’épaule, et “crac”, on casse au niveau de l’articulation. Ensuite on dédouble la tête en faisant bien attention de garder les paupières, l’intérieur des lèvres, les oreilles et tout ça, et on décolle jusqu’au cul et la queue.

Ensuite, on tanne la peau, on enlève toute la viande des os que l’on met dans des bains de tannage.

Puis, pour rigidifier, on utilise pour certains animaux ce que l’on appelle des préformes qui sont en mousse. Je les achète toutes faites et les re-travaille, les re-sculpte en fonction de la morphologie de l’animal. Et puis après, on remonte l’animal avec une structure en fil de fer pour prendre le squelette, le rigidifier et lui donner les positions que l’on veut.

Pour les petits mammifères, les oiseaux, les petites espèces, on les bourre toujours de paille... Le fameux “empaillage” qui existe toujours.

Ensuite, je rhabille l’animal de sa peau, je refais les coussinets, les babines, le museau, les oreilles, les yeux…

 

Ce qui m’intéresse, c’est de retrouver une posture, une attitude qui se rapproche le plus de l’animal au naturel. C’est d’ailleurs assez incongru, car je ne vais pas en fôret et je ne vois jamais ces animaux de leur vivant… Dédé (NDLR André Rouillon) est souvent étonné car j’arrive instinctivement à reproduire des postures que je n’ai jamais vues.

Enfin, pour terminer, tout ce qu’il y a dans l’animal, je le jette chez l’équarisseur, et parfois on le mange également, mais c’est rare, car on ne sait jamais quand ça a été tué, comment l’animal a été conservé, si ça a été congelé, décongelé… Quand Monsieur Rouillon revient avec son gibier du week-end le lundi, là, on se fait une bonne bouffe à l’étage : cotelettes de sanglier, du pâté maison…

Une personne qui t’a influencée dans ton parcours ?

Et bien en fait personne (rires). Je n’ai jamais eu de référent. J’ai toujours fonctionné un peu dans ma bulle, avec ce que j’ai dans le ventre, et en gardant ma propre ligne de conduite.

Mon maître m’a apporté le savoir faire, mais c’est tout. C’est même un peu le contraire, j’arrive avec mes idées débiles, et il me traite de folle. (rire)

Je ne vois pas de création artistique autour de moi qui me fasse vibrer et dont je puisse m’inspirer.

La seule qui pourrait me plaire est Marina Abramovic, et notamment une de ses performances où elle nettoyait des ossements et vomissait dessus, mais c’est lié à son histoire russe hyper compliquée qui n’a rien à voir avec la mienne.

Après, les peintures, les sculptures… ça m’emmerde.

Je crois que j’aime l’engagement en général.

Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

Je suis en train de finaliser la pièce du lion qui a servi à ma dernière performance que j’ai réalisée pour mes 33 ans. J’avais pré-dépecé le lion, et pendant la “marche” jusqu’à l’autel d’une chapelle dont j’avais recouvert le sol de sciure, j’ai représenté les 14 stations de la passion du Christ, sans être littérale évidemment. Le lion est ma croix, et je l’ai ramené à la résurrection. (rires)

Donc pour terminer cette pièce, les 14 stations seront représentées par des photos posées sur des stèles. Et je vais lui faire une porte aux étoiles aux couleurs de l’arc-en-ciel en néon, qui fera à peu près 2 m de diamètre.

Et après le projet du manège, je passe au cul ! Terminé le soft, le rêve, le bucolique. (rires)

Le sexe, c’est important. Il faut sucer, baiser presque tous les jours ! (rires)

En fait, j’aimerais réaliser des scènes de cul en mélangeant l’humain et l’animal.

Et mon Oeuvre, le projet de toute une vie, ça serait de représenter les 5 continents par des animaux qui feront la queue pour se barrer dans un autre monde via la porte aux étoiles.

Puis j’aimerais un jour racheter cet immeuble et aménager l’étage en une “maison créative”, une communauté d’artistes, de penseurs, d’écrivains, dessinateurs…

Bon, et le saint Graal, ça serait de naturaliser l’homme ! D’ailleurs, je dis constamment à Dédé que je vais le naturaliser ! (rire)

Pourquoi on n’aurait pas le droit de conserver nos anciens comme cela a toujours existé, avec l’embaumement par exemple ? Pourquoi ne pas faire une table basse avec la belle-mère ? Ou un porte-PQ…? (rires).

Un endroit où tu aimes aller ?

Ici, dans la galerie. Quand j’ai des moments de blues, j’aime vraiment être ici avec mes bestioles. La nuit, je m’allume les néons, je regarde mes animaux, j’écoute de la musique, j’écris, je parle avec mes créations, mes bébés…Pour moi, en leur redonnant vie, j’en fait un peu mes propres enfants. C’est d’ailleurs difficile d’en vendre et de m’en séparer même si mes créations se doivent d’êtres diffusées… Cela me fend toujours un peu le coeur, car je mets toujours beaucoup d’attention, d’amour et d’argent au grand drame de mon mari. Je me fous des sous! (Rires)

Un morceau que tu écoutes en ce moment?

Eurythmics - Sweet Dreams ! (elle chante et elle crie)

C’est LE son de toute ma vie ! A chaque soirée, il faut le mettre ! C’est obligé ! (rires)

Je suis la rousse folle qui se déhanche sur la piste de danse.

Un autre métier que tu aurais aimé faire ?

Au final avec la taxidermie, j’utilise le bois, le métal, la mousse, le cuir… Je travaille plein de matériaux différents et j’utilise également la photo, la vidéo… Je touche un peu à plein de choses. Donc je me sens assez complète avec mes activités.

Si non, comme je le disais tout à l’heure, j’aurais aimé être vétérinaire.

Et puis être une femme, c’est aussi avoir plusieurs métiers : suceuse, maîtresse, maman… Ca va là, ça suffit ! (rires)

Un coup de coeur artistique ?

Pfffff… Bon, j’aime bien Wim Delvoye qui, entre autres, tatoue des cochons, après il y a Damien Hirst aussi. Mais à mon grand dam, je ne pense pas que ces artistes naturalisent eux-mêmes les animaux qu’ils utilisent pour leurs oeuvres. Le fait qu’il n’y ait plus vraiment un rapport à l’oeuvre dans son entièreté, que l’artiste ne réalise pas son oeuvre de A à Z me dérange un peu. Je pense que, passé un certain stade de notoriété, et avec beaucoup d’argent, on soudoie. Et je trouve ça dommage, car la démarche n’est plus vraiment là.

Une anecdote à nous raconter ?

«Il y a une mamie que j’adore qui m’a fait naturaliser 9 chiens jusqu’à présent ! Et ils sont tous placés face à son canapé, en train de la regarder.»

Oui, j’en ai tous les jours ! (rires)

Il y a une mamie que j’adore qui m’a fait naturaliser 9 chiens jusqu’à présent ! Et ils sont tous placés face à son canapé, en train de la regarder.

Il y a également une autre dame qui m’a fait naturaliser son boxer en position couchée, pour qu’il puisse rentrer dans le cercueil qu’elle lui a fait confectionner, et pour l’installer chez elle.

Je lui ai rendu l’intérieur du corps qu’elle a fait incinérer et elle le promène dans son urne dans sa voiture; elle a aussi mis les petites quenottes du chien dans un pendentif, et je ne sais même pas si je ne lui ai pas rendu le coeur dans du formol. C’est du lourd là quand-même ! (rires)

Quand ces personnes viennent me voir, elles sont souvent effondrées, et il y a beaucoup de pleurs. Mais je compatis. Je travaille aussi sur le deuil avec ces personnes-là; ce n’est pas évident, mais je fais psychologue à mes heures. J’aime bien savoir que je les accompagne dans cette épreuve.

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