Theodora Mayer scande des phrases dans l’espace que tu as envie de rattraper et de retenir pour la vie. Elle est poétesse performeuse et se produit cette semaine avec son collectif la Chambre Bleue au Laboratoire Bx dans le cadre de leur nouvelle scène poétique Tomber Dans Le Ciel qui s'incarne dans une installation en trois parties. Nous l’avons retrouvée au Laboratoire Bx pour se projeter.

Peux-tu nous parler de ton univers et de ton activité ?

Je suis poétesse, mais mon activité s’étend à l’écriture en général. Les premières années j’écrivais pour moi, mais rapidement le besoin de partager est arrivé. Quand j'ai découvert le film Slam (de Marc Levin), ça m’a retourné la tête, ça m’a fait capter l’importance de la voix et du rythme, le poème vécu avec le corps.

Après ça j’ai découvert les tournois de poésie. Ça a été l’électrochoc, ça a changé beaucoup de choses dans mon écriture. La remise en question est plus immédiate. C’est nécessaire pour comprendre que parler 3 minutes c’est déjà énorme et que si tu t’adresses à un public c’est important d’être intelligible. Le tournoi est un super tremplin pour apprendre à se connaître et se former à la scène.

Je me suis ensuite intéressée à la performance dans l’art contemporain, j’y trouve une matière très concrète pour me nourrir et intégrer des concepts dans mes propositions écrites. J’ai ensuite rencontré Charlotte L’Harmeroult, une artiste plasticienne/performeuse, qui m’a invitée sur un duo. Cette expérience m’a clairement ouvert sur une autre façon de pratiquer la poésie, avec moins de mots mais plus de présence. Le travail de la présence c’est quelque chose que les poètes abordent peu, parce que beaucoup pensent que les mots suffisent. Ce qui n’est malheureusement pas le cas lorsque tu leur demandes de t’écouter.

De là, j’ai créé une association La Chambre Bleue dont le mojo est de travailler des formats qui réunissent différents domaines artistiques. On part d’un poème-thème et tous les artistes qui participent s’inspirent de ce poème pour faire une proposition individuelle. A partir de là, on travaille comme des acharnés pour rendre tout ça cohérent. À chaque fois ça a été des expériences assez singulières, et c’est ce que nous dit aussi le public.

 

«“Je retrouve le besoin de me sentir VTT, en mode tu me poses n’importe où et je pète dix poèmes qui tuent”»

Aujourd’hui je retrouve le besoin de me sentir VTT, en mode tu me poses n’importe où et je pète dix poèmes qui tuent. Mais ce sentiment revient grâce à cette consistance que j’ai gagnée. Évidemment je pense à Marina Abramovic en disant ça, parce qu’elle c’est ça, c’est la présence, elle a même pas besoin de parler. C’est paradoxal de penser à elle quand j'écris, mais elle m’inspire cette confiance et cette conscience d’agir que je mobilise à chaque fois que j’ouvre la bouche pour dire un poème. Mon travail se résume en deux mots : parole et présence. Et se rappeler constamment que personne ne m’attend, l’énergie et l’envie d'écouter doit venir de moi.

Enfin, la musique joue également un rôle fondamental dans mon travail, en fonction de ce que j’écoute ça m’aide à entrer dans un état, à prendre une orientation, à me créer un personnage. Ça me donne un super sentiment de liberté, même si je me contrains à entrer dans la peau de quelqu’un que je ne suis pas. La liberté est une idée fondamentale dans mon travail, je fais de la poésie pour être libre, même si c’est énormément de travail.

Pourrais-tu nous parler de ton parcours ?

Je ne m’étais pas du tout imaginé écrire de façon sérieuse. J’ai commencé à écrire lorsque j’étais adolescente, comme tout le monde, et puis au bout d’un moment j’ai eu envie de partager ce que j’écrivais. J’ai vu ce film, Slam avec Saul Williams et j’ai une grosse révélation en terme de performance de poésie. Ce film m’a chamboulé. Saul Williams est au top à cette époque. Il est dans une équipe new-yorkaise et fait pas mal de tournois. Il a un univers où il fait pas mal de comparaison avec des pierres précieuses et des éléments. Il s’interroge beaucoup sur les afro-américains. Il imagine des enfants, entre le passé et le futur. Il a envie d’être père et il ne sait pas. C’est quoi le futur qu’il donne ? J’avais la sensation de comprendre des choses que je n’avais jamais vraiment saisi.

J’ai alors commencé la poésie par le biais du slam de poésie et des tournois, avec des notes. En slam il y a deux types de poésies. Soit, chacun vient dire son texte librement et le public applaudit à la fin, soit il y a la version tournois (slam a priori veut dire tournois en anglais) où tu reçois une note à la fin de ta performance de la part du public. J’ai commencé par là et ça oriente nécessairement les choses. J’avais évidemment une approche honnête dans la mesure où j’écrivais des choses qui me venaient naturellement mais disons que lorsque le rapport avec le public est aussi brutal que celui engendré par la note, ça m’a amenée à écrire des choses improbables. C’était à ce titre, davantage un exercice de style pour impressionner les gens. Par exemple, j’ai un poème où je dis que je m’appelle Théo et que je suis bipo (NDRL bipolaire) alors que je ne suis pas vraiment bipolaire !  En fonction des méthodes et des approches en slam, on ne va pas tirer sur les mêmes cordes à l’intérieur de soi.

En France, la seule personne médiatisée à cette époque c’est Grand Corps Malade. On est sensible ou on ne l’est pas, moi je ne le suis pas. Il a fallu du temps pour que je comprenne qu’il y avait des gens hyper underground qui faisaient du slam en France. Je n’avais les yeux tournés que vers les Etats-Unis et finalement c’était assez vite dit.

J’ai fini par trouver un lieu à Paris, Culture Rapide. C’est un bar à Belleville, le boss Pilote y dirige une association de slam. J’ai rencontré des gens qui m’ont ouvert des portes dans la tête ; je suis arrivée en pensant que j’allais révolutionner le monde avec mes poèmes incroyables et que j’avais tout compris de la vie. J’ai eu des notes de merde et les gens venaient me voir à la fin pour me dire qu’ils n’avaient rien compris à ce que je disais. Je pensais avoir un tempérament de merde et avoir du mal à me confronter aux choses et puis finalement cela m’a fait faire un bond en avant immense. Il y a écrire dans sa chambre tout seul pour soi-même et il y a le moment où tu commences à partager avec le public. Ce moment où tu échanges avec le public autour de ton texte et que certains te disent que cela ne leur parle pas du tout est nourrissant. Tu as l’impression que ça allait passionner tout le monde et puis finalement pas du tout. C’est toute une évolution dans un processus personnel. A partir du moment où il y a du partage ce n’est plus du tout la même chose. Heureusement, les gens restent bienveillants en face à face.

En quittant les tournois, j’ai eu la sensation d’être nulle et de ne pas avoir d’inspiration et puis petit à petit, il y a des nouvelles inspirations qui émergent et du coup, au bout d’un moment, j’ai commencé à me rapprocher de choses “noyau”.

J’ai fréquenté pas mal de scènes ouvertes à Bordeaux, justement avec un rapport de partage.  Puis là, j’ai franchis un nouveau step, notamment grâce à Anissa Ziani. D’un coup, j’ai pu travailler seule, j’avais une soirée pour moi, ce qui est une chose rare car d’habitude ce n’est jamais le cas en slam. Là je suis rentrée dans le domaine de la performance, c’était entre deux et trois heures de poésie. Il fallait faire une proposition solide. J’ai fait 4 soirées, ça m’a permis de construire davantage mon univers. Par exemple, en ajoutant des accessoires. Parfois j’écrivais sur un ruban de tissu de 10 mètres de long qui se déroulent, parfois sur une bandelette en papier, puis sur 3000 lamelles de papier. L’accessoire a stimulé mon imagination. J’étais dans la mise en scène, j’ai eu la sensation d’ajouter quelque chose et le sentiment de rentrer dans un nouvel univers. J’ai alors eu l’envie de créer la chambre et de travailler avec plusieurs personnes pour démultiplier ça.

Le slam est un tremplin incroyable. Ça peut paraître douloureux, mais c’est comme si tu sautais sur les gens pour les écraser mais qu’en fait ils te prennent dans leurs bras. Ils te disent que c’était nul mais te poussent à aller plus loin, à connaître un peu mieux le sens de tes mots. Le jour où tu fais un poème qui butte, les gens sont comme des dingues. Ce n’est pas un aboutissement en soi.

Tes inspirations ?

Je m’inspire de beaucoup de lecture, mais au-delà de la lecture, on a tous des thématiques obsessionnelles. Ce que j’ai pu lire a été une inspiration technique c’est à dire, comprendre tout ce qu’il est possible de faire avec la langue, parce que chacun à son style. J’ai appris en lisant des poèmes de Vladimir Maïakovski, un poète Russe. J’apprends aussi en lisant du Prévert et du Verlaine. J’aime aussi beaucoup Frédéric Forte.

Je dois reconnaître que les premières personnes que j’ai rencontrées dans la poésie m’ont beaucoup marquée. Pilote, Catherine Duval et Jaco. J’étais en demande et ce sont des gens qui avaient tous les trois des styles complémentaires. Il y avait quelque chose d’un peu fou.

En réel, des gens que je rencontre, je ne sais pas trop. Il y a des artistes qui m’inspirent et que je ne rencontrerai malheureusement jamais. On est tellement abreuvé d’images, c’est difficile parfois de savoir d’où ça vient.

Je m’inspire plutôt des expériences de la vie et des échanges. Je nourris ma poésie de mes émotions, ça amène à faire des mouvements à l’intérieur, vers soi et à les restituer pour faire quelque chose de beau. J’aime aussi beaucoup regarder les autres justement parce que ça m’apprend des choses que je ne vis pas et cela m’apporte des émotions que je n’ai pas. Je trouvais ça cliché les gens qui disaient qu’ils aimaient regarder les gens dans le métro et puis finalement non, il faut apprendre à s’en inspirer. Par exemple, regarder une nana et me demander ce que je pourrais lui inventer comme vie.

Je suis très obsédée du fait de savoir où je me situe dans l’espace. C’est un peu débile de le dire comme ça, mais je me rends compte que j’écris beaucoup sur les trajets, les moyens de transport. J’écris beaucoup sur la manière de conduire les choses, ce qui est plutôt marrant parce que je n’ai même pas mon permis de conduire.

Pourrais-tu nous parler de tes projets à venir ?

Le spectacle Tomber dans le ciel.

Il s’agit d’aborder le rapport entre l’humain et la machine. Sébastien Jounel tenait beaucoup à semer le doute sur l’identité de l’auteur du poème. Est-ce une intelligence artificielle, un être humain, un extraterrestre ? C’est un peu flou, c’est une sorte de suite de propos qui peut paraître très froid et en même temps qui évoque des choses vachement fortes. Ce poème parle du rapport réel / virtuel, le monde des hommes et le monde des machines, qui sont évidemment complément liés l’un à l’autre et en même temps si opposés et différents. Ce poème évoque toutes ces choses là. Qu’est-ce qu’on fait de son passé ? Que fait-on de ses souvenirs ? Que fait-on du futur aussi ? La question de l’expectative est importante : comment devient-on ? 

Quel a été le cheminement artistique de la Chambre bleue sur cette dernière scène poétique ?

On a en fait trois volets. Le premier s’est déroulé à la maison Pip, c’était très intense. On est resté quasiment deux mois là bas, nous avons fait pas mal de travaux. On a investi la maison à mort. Nous étions 6 performeurs. Il se passait tout le temps quelque chose chez tout le monde. C’était une explosion artistique. Il fallait impérativement affiner ce qu’on avait produit. On ne pouvait pas créer quelque chose de nouveau dans une autre résidence. Il ne fallait cependant pas perdre du vue que les deux aspects étaient très importants, c’était deux facettes d’une même chose.   Puis on a poursuivi ici, au Laboratoire Bx et on a proposé quelque chose de radicalement différent. Tout était inversé, notamment pour le public. A la maison Pip, le public était très enfermé de l’espace central. Ici, au contraire, il était vraiment dans un cocoon. Nous avions installé des assises pour qu’il y ait un sentiment de proximité. On parle donc toujours des mêmes thèmes mais avec un sentiment d’inversion. On était toujours sur le même poème comme base d’inspiration qui était donc “visiteur du présent”. Nous avons donc terminé ce projet, ici, au Laboratoire Bx. Ce fut très rapide. Laurent, qui gère le lieu, nous a proposé de revenir et de prendre un peu plus de temps pour affiner ce travail là.

Le troisième volet est venu naturellement, on a voulu pousser le principe et la trajectoire. On est vraiment allé dans le sens du poème. A la base, Sébastien a écrit un texte très long  qu’il a progressivement élagué en enlevant de la matière. Il s’est retrouvé avec un squelette, quelque chose de bien poli et de bien sec. C’était intéressant d’avoir poussé le concept jusqu’au bout, quelque part on s’est aligné sur la méthode d’écriture de Sébastien et sa ligne d’approfondissement. Polir, polir encore pour obtenir une sorte d’essence.

Ça se déroulera donc ici. Laurent nous a poussé à sortir du décor pour aller vers une voie plus conceptuelle de l’installation mais où elle s’exprimera plus que par le biais de décor. Quand tu fais du décor t’es au service d’une histoire. Là, l’idée c’était de pousser sur l’idée de l’installation, le côté spécial et qu’est ce qu’on dit avec la matière. Avec Sébastien on parle, on a les mots, on fait des poèmes et on dit des choses mais les filles qui travaillent avec la matière ont aussi besoin d’exprimer des choses. 

Un autre métier que tu aurais aimé faire ?

Faire de l’horlogerie. J’aime bien cette idée de créer des machines qui comptent du temps, je comprends qu’il existe des gens qui passent leur vie à créer des machines formidables.

Un artiste qui t’inspire ?

Steve Kim, c’est un artiste coréen. Ce n’est pas sa technique que je trouve hyper intéressante mais son approche de la couleur et de l’aquarelle, c’est tellement précis et beau. Il vidéo projette une image sur une toile pour la dessiner. C’est une sorte de calque en fait. Ces images sont très réalistes, on pourrait presque appeler ça l’hyper réalisme. C’est très lisible. J’aime le choix des situations qu’il prend. Il s’agit d’attitudes de personnes un peu intermédiaires, qui pourraient apparaître pas nécessairement intéressantes et qui sont en fait hyper belles. Ce travail de l’aquarelle est mesuré et vibrant.

Qu’écoutes-tu en ce moment ?

En ce moment, j’écoute beaucoup de musique pour le travail mais je pense que ce que je chauffe le plus c’est Sevdaliza. J’ai beaucoup écouté la première moitié de l’album (qui est plutôt long) en me déplaçant, en vélo… Là, je suis passée à la deuxième moitié. La toute fin de l’album est mortelle, en particulier les deux dernières chansons Angel et Hear my pain heal.

Mais j’ai du mal à ne pas te parler de Wrong de Depeche Mode, c’est un titre qui m’a beaucoup inspiré rythmiquement pour ma prochaine performance.

Des recommandations de portrait pour 10point15 ?

Aller voir tous mes collègues du collectif  ! Sébastien Jounel et Sophie Guichard en particulier.

Pourrais-tu nous raconter une anecdote ?

Je ne veux surtout pas de patos mais la Chambre Bleue est un projet qui est né un peu dans la douleur. Le premier projet de la Chambre bleue m’a donné l’occasion de me réaliser à un moment où je travaillais quelque chose de super difficile. Ce que je croyais être les pires moments de ma vie, en fait, c’est juste un peu commun. C’est une évidence. A la base hyper douloureux, mais finalement si je suis passée par là, cela signifie que je peux maintenant aller plus loin. C’est le tremplin vers l'au-delà. J’ai eu l’impression d’être ensevelie, et puis après tu sors progressivement ta tête hors de l’eau et tu apprends à relativiser les événements. Maintenant que j’ai vécu cela, j’ai intérêt d’aller jusqu’au bout et que les choses se passent bien. J’ai un truc derrière la tête, un truc qui sort et qui me dit tous les jours « Tu y vas ».

C'était pour dire que parfois, ce qui peut paraître hyper douloureux et naître dans des conditions douloureuse où tu te sens mal avec toi même, avec les autres, les moments où tu as envie de tuer des gens et de te tuer, et bien après c’est formidable. Ce n’est finalement que de l’énergie. Je pensais pas un jour dire ça dans ma vie parce que j’étais pleine de doutes. J’ai 33 ans mais j’en ai un peu 57 dans ma tête.

«J’ai 33 ans mais j’en ai un peu 57 dans ma tête.»

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