Hamid Ben Mahi danse comme d’autres respirent. Chorégraphe et directeur artistique de la compagnie Hors Série, il nous a reçus au studio de danse Adage, à Bordeaux. Dans cette école qui forme des danseurs interprètes, il intervient exceptionnellement en tant que chorégraphe invité. Son cours terminé, c’est avec beaucoup de gentillesse, d’humilité et de douceur qu’Hamid a pris le temps de nous parler de lui, et de ce langage du corps qui lui tient tant à coeur.

Peux-tu te présenter en quelques mots?

Je m’appelle Hamid Ben Mahi et je suis danseur chorégraphe. J’ai commencé à danser en 1984, à l’âge de onze ans, et depuis je ne me suis jamais arrêté. C’est ma manière de dépasser le quotidien. Lorsqu’on danse on s’oublie, on s’enivre, on a la tête qui tourne et on transpire… C’est une sensation différente de marcher, un état d’adrénaline, une véritable drogue. Danser, ça parle de la vie !

Il y a quinze ans, après de nombreuses explorations, j’ai installé ma propre compagnie de danse hip hop à Bordeaux, ville où j’ai grandi. Elle s’appelle Hors Série, et est aujourd’hui présente sur de nombreux plateaux en France et à l’étranger. En créant cette compagnie, je souhaitais questionner l’identité du danseur hip-hop, son histoire, son vécu et sa volonté d’être sur scène.

D’où te vient ta passion pour la danse?

Un jour, alors que j’étais enfant, un “grand” de ma cité m’a emmené faire de la gym. Il s’appelait Robert. La plupart de mes copains faisaient du foot, mais lui avait vu que j’avais d’autres facilités, que j’étais souple. Comme cela me plaisait, Robert a décidé de me payer une année de licence de gym, pour pouvoir m’occuper après l’école. 

Dans les années 1980, c’était la grande époque de la danse hip hop, et l’envie de danser m’est venue très naturellement. Mes premiers cours de danse, je les ai pris en regardant les clips de MC Hammer à la télé ! Je me suis mis à faire mes exercices sur de la musique, à marcher sur les mains, à faire le pont… À mes débuts, je dansais et je donnais des cours alors que je n’en avais jamais pris un. C’est seulement en 1995 que je me suis tourné vers les écoles de danse. Je suis rentré au Conservatoire de Bordeaux pour apprendre le modern jazz, j’y ai obtenu un prix, puis je suis parti à Cannes chez Rosella Hightower pour apprendre la danse classique. Pour finir, j’ai suivi les enseignements de l’école d’Alvin Ailey à New York.

Y a-t-il une personne qui t’a particulièrement marquée professionnellement?

Robert, qui m’a inscrit à la gym, m’a ouvert une très grande porte. Aujourd’hui on ne se voit plus mais il nous est déjà arrivé de nous croiser, et quand je lui ai dit ce que je faisais, il a eu l’air surpris et content.  Par la suite j’ai rencontré énormément de personnes qui ont marqué mon parcours professionnel. Elles m’ont toutes, à leur manière, apportées quelque chose.

Quelles sont tes sources d’inspiration?

“Je prends l’inspiration partout d’où elle me vient”

J’écoute énormément de musique, j’adore ça ! Je change constamment d’univers : électro, chanson française, hip hop, soul, musique afro-américaine… Il m’est même arrivé de créer mes propres bandes sons. Je ne pourrais pas citer un artiste en particulier car j’arrête sans cesse d’écouter une musique pour aller chercher complètement autre chose. Dans la danse, c’est pareil. A un moment donné, j’ai besoin de me perdre pour me renouveler. 

En dehors de la musique, il y a des gens dont j’ai essayé de comprendre la démarche comme Robert Lepage, un metteur en scène canadien, Romeo Castellucci, un metteur en scène plasticien, Jan Fabre, Pippo Delbono, Guy Alloucherie… De nombreux talents ont résonné en moi, notamment quelques légendes du mouvement hip hop comme Mr. Wiggles, Storm, Salah… Je prends l’inspiration partout d’où elle me vient.

Sur quels projets travailles-tu en ce moment?

Actuellement, j’essaye d’oublier la démarche militante de mes trois dernières pièces, où j’ai évoqué des sujets sensibles comme l’apartheid ou le Printemps arabe. Je m’occupe d’un collectif de danseurs qui s’appelle “La tribu rouge Bordeaux”. Depuis le mois de septembre, je me replonge avec eux dans une petite création de vingt minutes qui s’appelle “Requiem For Nomades” et que nous avons déjà joué à Tremblay pour le festival 3D, ainsi qu’à l’ouverture du parc aux Angéliques à Bordeaux et au festival Vibrations Urbaines à Pessac.

Cela me permet de m’évader un peu, et de creuser le projet 2017 pour lequel j’ai envie de revenir aux sources du hip hop, et d’entrer en immersion dans les prémices de la danse. Pour cela, je vais peut-être faire un voyage aux États-Unis et rencontrer les “anciens”, faire des stages spécialisés dans certaines techniques de danse hip hop.

Je ne veux pas refaire une pièce trop engagée, cette fois j’ai envie de proposer quelque chose de moins sombre et de plus joyeux, même si je dois avouer que cela m’est difficile. Jusqu’à présent, le hip hop était un langage pour moi, il me permettait de m’exprimer sur des sujets comme dans un haut parleur. Aujourd’hui, j’en explore d’autres facettes.

Un autre métier que tu aurais aimé faire?

Souffleur de verre ! Pour moi, c’est un métier de magicien. Il part d’une matière, de la pâte de verre en fusion, et la transforme en des objets magnifiques avec sa canne creuse et son souffle. Le souffleur de verre met la matière en mouvement, il lui donne vie comme si elle avait un corps mobile. Je trouve ça fascinant.

Un artiste coup de cœur?

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L’artiste urbain JR, parce qu’en plus d’être talentueux, il met en lien les gens, bouscule nos quotidiens, et sublime des moments de vie… Il réalise des portraits d’inconnus en noir et blanc, qu’il fait ensuite agrandir pour habiller les murs des villes, de la Cité des Bosquets de Montfermeil à New York. Le résultat est à chaque fois spectaculaire, empreint d’une formidable énergie. En 2007, il a réalisé Face 2 Face, “la plus grande expo photo illégale jamais créée” : des portraits d’Israéliens et de Palestiniens collés face à face des deux côtés du mur de séparation et dans plusieurs villes alentours, afin que ces gens qui se ressemblent mais ne se voient pas prennent conscience de ce qui les unit. J’admire ses initiatives.

Un morceau que tu écoutes en ce moment?

Thirteen Thirtyfive de la chanteuse Dillon ! C’est la chanson que j’ai mis tout à l’heure pour l’échauffement.

Une anecdote à nous raconter?

Pour mon examen de fin d’année au Conservatoire de Bordeaux, j’ai interprété une chorégraphie imposée qui m’a valu le premier prix du jury. Après mon passage, une examinatrice – une excellente danseuse – est venue me voir et m’a dit que lorsqu’elle m’avait regardé me préparer dans les loges, elle s’était intimement persuadée que j’allais faire n’importe quoi sur scène. De prime abord, elle avait pensé qu’un autodidacte qui arrive du hip hop et qui n’a aucune notion académique ne pouvait pas réussir en modern jazz. Malgré cet a priori, j’ai réussi à l’embarquer ce jour-là. Ça m’a beaucoup donné confiance par la suite. Partout où je suis allé, les gens ont souligné ma détermination et mon engagement total dans la danse.

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Qui nous recommanderais-tu d’interviewer pour 10point15?

Roger Biwandu, un batteur jazzman magnifique originaire de Bordeaux, une pointure au niveau local et international… C’est un ami de longue date, autodidacte, qui a travaillé avec des artistes comme Keziah Jones, Salif Keita, Marcus Miller ou Jeff Beck. Il faut le rencontrer !

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