Entre deux avions, Maia Eder Curutchet retrouve sa maison perchée en haut de la montagne et s’occupe de sa famille et de ses fleurs. Tout sourire, avec un accent indéfinissable et une vue sur les vaches, elle nous partage un bout de son monde teinté de bleu.

Peux-tu nous parler de ton univers artistique ?

Je pense tout d’abord que mon univers est international.
J’ai grandi un peu partout, et même si maintenant j’ai posé mes valises ici, au Pays Basque espagnol, c’est une des choses qui me définit, qui définit la manière dont je travaille et dont je perçois les choses. Le choix de mon activité est d’ailleurs intimement lié à ce côté «international». Je me suis débrouillée pour avoir un travail me permettant d’être installée au Pays Basque tout en continuant à voyager et à utiliser mes racines internationales.

J’ai commencé en créant ma propre marque de vêtements de manière autodidacte, Xibiouz, et je faisais alors tout moi-même. J’ai créé et je créé encore ma manière de travailler, même si je travaille maintenant dans une entreprise relativement grosse et avec une vraie structure.

«J’ai créé et je créé encore ma manière de travailler»

D’ailleurs, je ne me considère pas vraiment comme une styliste, et je pense que j’ai pris le titre de directrice de création car il est large et englobe un peut tout ce à quoi je touche.
Je travaille beaucoup avec l’équipe de design, autant sur les idées de départ que sur les fiches techniques, les prototypes, et les finitions. Je m’occupe aussi des campagnes photos, du lookbook, du catalogue, et de tout ce qu’il y a autour du produit, de la collection. Je fais même de la vente lorsque nous sommes sur des salons ainsi que des négociations de prix !

Je suis peut-être la seule de l’équipe à avoir une vision globale de la collection et j’essaie alors de faire en sorte que l’on ne perde pas le chemin que l’on définit tous ensemble au départ, que l’on ne perde pas le fil de l’histoire que l’on veut raconter avec notre collection.
N’ayant pas d’expérience au préalable et n’ayant ni même fait d’études dans ce domaine-là, tout ce que je fais, je le fais avec du bon sens, et jusque là, cela fonctionne (rires).

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Mon univers tourne aussi beaucoup autour du dessin.

D’où te vient cette passion pour la mode ?

En fait, je viens plus du monde du dessin et de la peinture.
Avec ma marque Xibiouz, je faisais plutôt du dessin appliqué aux vêtements et travaillais donc beaucoup plus le graphisme que les modèles directement. Et puis petit à petit, je suis naturellement venue au stylisme.

Chez Skunkfunk, nous avons une visions très graphique du vêtement. Lorsque nous pensons le patron, nous le pensons d’abord en deux dimensions; c’est pour cela qu’il y a autant de lignes géométriques dans nos vêtements. Ensuite, toute la question est de savoir comment appliquer ces lignes 2D à un corps qui lui est en trois dimensions; les courbes versus la géométrie rectiligne. Nous travaillons par exemple beaucoup l’origami : Comment appliquer de l’origami au corps ?

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Et puis personnellement, j’aime vraiment conceptualiser et travailler ce genre de problématique.
J’ai fait une section scientifique au lycée, puis je suis allée en prépa hypokhâgne. J’aime analyser les choses, et c’est ce que j’essaie de faire chez Skunfunk; un savant mélange de concept et de ludique (rires).

Y-a-t-il une personne qui t’a particulièrement marquée ou influencée professionnellement ?

Claude Thibault. Une artiste et professeur d’Arts Plastiques installée à Bordeaux.
Je pense qu’elle est la personne qui m’a vraiment poussée à réfléchir sur le Pourquoi je faisais les choses.
Je n’ai peint qu’en bleu pendant 3 ans. Elle m’a demandé pourquoi, et je n’ai d’abord pas su répondre…
J’ai toujours beaucoup dessiné et beaucoup peint, mais je ne savais pas exactement pourquoi. Je me sentais un peu paumée, comme «entre-deux», et j’ai finalement réalisé que comme moi, le bleu est aussi la couleur d’un entre-deux, d’un espace pas vraiment défini, comme la mer ou le ciel. Le bleu est une couleur où il peut y avoir beaucoup de profondeur; il y a d’ailleurs énormément de bleus différents.

Étudiantes, je ne comprenais pas qu’en France on ne puisse pas faire de la philo, des mathématiques et de l’art en même temps, comme aux États-Unis. Mais cette femme m’a montré qu’on pouvait faire de la philosophie et des mathématiques tout en faisant de l’art, et c’est donc grâce à elle que je suis allée à l’école des Beaux Arts.

Il y a également Jacques Bernar, qui a son atelier “de matières” à Bordeaux. Son travail vient de la peinture, mais se transforme en matière pour finalement devenir de la décoration sur vêtement. J’ai été son assistante pendant 3 ans, et mes premiers pas dans le monde de la mode étaient à ses côtés. Je l’ai même accompagné pour un défilé à New York lorsqu’il faisait des fleurs pour Chanel.

Quelles sont tes inspirations ?

La biologie, la matière, la fractale.
Quand j’étais petite, je passais des heures à regarder les fleurs, comment elles étaient faites, les même formes se répétant sans cesse. Tout est géométrie, même dans la nature. Et c’est ce concept qui m’inspire le plus. Cela se retrouve dans ma manière de dessiner et de créer en générale.
Je trouve également passionnant la manière dont les chinois ont de comprendre la calligraphie et le dessin, leur manière de retranscrire les objets par des lignes. Pour eux, la pensée est philosophiquement liée au pinceau.

Sur quels projets travailles-tu en ce moment ?

Professionnellement, sur la nouvelle collection.
Lorsque nous commençons une nouvelle collection, nous repartons à zéro.
Nous venons de présenter la collection été 2016 et nous travaillons maintenant sur celle de l’hiver 2016.
Après avoir pensé le thème de la collection, on en vient très rapidement à l’idée du photo shooting, à l’univers que nous allons créer autour de la collection et du coup, comment nous allons la présenter; les deux sont intimement liés.
Et puis il y a la partie print… C’est peut-être la partie que je préfère.
Je suis également en train de chercher de nouveaux artistes pour des collaborations.

D’un point de vue personnel, j’ai plusieurs projets.
A Bilbao, il y a depuis quelques année un événement qui essaie de mettre la mode d’aujourd’hui à la rencontre des modes traditionnelles – qui n’est pas nécessairement tournées autour de la culture basque -. Cet événement m’a donné plein d’idées, et je suis alors en train de faire des recherches sur les costumes basques traditionnels du 16ème au 19ème siècle. Il y avait des coiffes très particulières faites de chiffons – qui ressemblaient un peu à des coiffes de sorcières d’ailleurs, mais blanc -. Cela m’a donné envie d’ apprendre à faire des chapeaux, et m’inspirer de ces coiffes traditionnelles, voire même de créer des silhouettes entières…

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Je continue aussi la peinture. J’ai d’ailleurs quelques commandes que j’aimerais vraiment réaliser.

Quel autre métier aurais-tu aimé faire ?

J’aurais aimé être danseuse. J’adore danser !
J’ai fait de la danse classique, mais j’ai dû arrêter à cause d’un accident de genoux.
Mais dès que je peux, je danse. La semaine dernière par exemple, j’étais à Berlin pour le boulot, et pendant une soirée, le DJ était vraiment bon, j’ai commencé à danser, danser… je ne me suis pas arrêtée! J’étais complètement dans mon monde; je n’étais pas en transe, mais presque ! Je suis sortie de là trempée de sueur (rires).
Pour moi, la danse, c’est créer du mouvement avec son corps. J’ai d’ailleurs très souvent eu des idées de chorégraphie.
Je m’occupe d’organiser les défilés chez Skunkfunk, et j’essaie systématiquement d’y mêler de la danse et des chorégraphies.
Pour le dernier défilé, nous avons fait appel à une chorale de jeunes qui reprenait des morceaux classiques du rock. Il y avait donc un groupe de rock, cette chorale de 30 personnes, les mannequins qui défilaient, et en même temps, nous étions tous déguisés en mode «tropical party» avec des bananes sur la tête. C’était complètement fou ! (rires)
C’est une des choses que j’adore chez Skunkfunk, c’est assez grand pour pouvoir faire des choses et des événements intéressants, mais pas trop gros non plus, donc rien n’est cloisonné. Cette taille intermédiaire me permet de toucher à tout et de m’éclater.

As-tu un artiste coup de coeur à nous faire découvrir ?

Ce n’est pas du tout un artiste contemporain ni une découverte, mais j’adore Hokusai. Je suis en train de lire un bouquin sur ses estampes et ses dessins, et c’est vraiment un truc de fou ! Il a produit un nombre incalculable de dessins ! Je pense qu’il est l’un des artistes connus qui a le plus produit, et il y a un détail incroyable dans son dessin, et puis une telle spontanéité dans la main et la gestuelle ! Je suis vraiment en train de redécouvrir son travail.

Quel morceau écoutes-tu en ce moment ?

As-tu une anecdote à nous raconter ?

Je crois que je ne vis que par anecdotes… Mais à choisir, je mentionnerais une anecdote concernant les langues.
Le nombre de fois que je commence à écrire un mail en anglais, mais je me rends compte au milieu qu’en fait, je devais l’écrire en espagnol; alors je continue en espagnol sans prendre le temps de changer la première partie, et au final, je réalise que la moitié des gens qui sont en copie ne parle ni l’anglais, ni l’espagnol. Donc mon mail est en trois langues, et chacun me répond dans sa propre langue. Cela m’arrive tout le temps !
Dans une journée, je parle et mélange l’anglais, le basque, l’espagnol et le français. Je pense aussi dans toutes les langues. Je ne fais pas de traduction. D’ailleurs, lorsque je ne trouve pas un mot dans une langue, je m’en accommode et le prends tout simplement dans une autre langue. J’invente un peu ma façon de parler. J’espère juste que tout le monde comprend ! (rires)
Et ce qui est terrible, c’est qu’au bureau, certains finissent par parler comme moi ! (rires)

Qui nous recommanderais-tu d’interviewer pour 10point15 ?

Laura Varsky, une illustratrice et graphiste de Buenos Aires. Nous avons déjà fait plusieurs collaborations avec elle. J’aime beaucoup son travail ainsi que celui de son mari, Christian Montenegro qui est également illustrateur.

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