Emmanuel Aragon, plasticien, travaille avec l’écriture manuscrite. Il explore les mots, les grave, les révèle, les cache, les trace, les met en espace. Il nous ouvre les portes de son atelier à Bordeaux et nous dévoile les secrets de ses mots, petits et grands, sans espace, sans ponctuation, toujours en capitales.

Peux-tu nous parler de ton activité et de ton univers ?

Je suis plasticien, je travaille avec l’écriture. Je me définirai comme sculpteur, je fais des installations, j’occupe l’espace. L‘écriture manuscrite est mon matériau principal. Mon travail est également d’écrire, plus rarement de reprendre un texte. Quand je travaille un texte, j’écris sans espace, sans ponctuation. C’est une autre écriture. C’est aussi une autre lecture.

« Ecrire des partitions sans nom ». Même si c’est un travail qui dit « je », il n’y a pas de nom dans les textes produits, je laisse une place à l’autre. J’aime l’idée du doute, on ne sait pas qui est le « je ».

« Parler ». J’écris toujours des paroles. Il ne s’agit pas d’une langue écrite au sens littéraire, ce sont des morceaux de conversation. J’aime cette conversation avec le travail, mais aussi la conversation avec la personne qui regarde. Une belle conversation, on ne sait pas où elle va !

 

« Ecrire sans espace, sans ponctuation, en capitales »… pour laisser du temps, donner du temps à venir.

« Ecrire sans espace, sans ponctuation, en capitales »… pour laisser du temps, donner du temps à venir. Il y a la lecture visuelle mais aussi la lecture temporelle, physique. La lecture est plus libre, on se déplace librement dans le texte. Cela rappelle les écritures anciennes sans espace. La lettre capitale est également importante, elle est plus impersonnelle, plus générale.

Peux-tu nous parler du chemin de la création ?

J’aime les choses anciennes. Actuellement, je travaille avec des vêtements sur lesquels je vais écrire, des kimonos japonais. Ils me fascinent depuis longtemps mais de nombreuses choses me fascinent ! Un jour, elles prennent vie parce qu’elles croisent une autre fascination ou une interrogation, un lieu, un espace… Il y a la fascination et il y a aussi l’expression. J’écris sur des carnets comme dans un espace, je prépare des mots, des bouts de phrase, de manière corporelle avec énergie et spontanéité. Le travail de mémoire fait également partie de ma démarche. Je récolte, j’écoute, j’écris. Il y a aussi un travail d’investigation, de recherche. Puis vient le temps de l’écriture. Elle est souvent gravée, sur une table, un arbre, un mur… dans les carnets. Elle est un peu sculpture. L’écriture parle physiquement. J’ai la sensation d’enterrer les textes, de les rendre secrets, comme des mots à décrypter, à peine visibles. Il y a toujours une part de mystère.

Quel sens donnes-tu à l’œuvre, à ton œuvre ?

Une œuvre est quelque chose qui a une grande densité. Une densité de liens avec l’histoire de l’art, l’histoire de l’humanité. Quand l’écriture est dense, je la pose, elle s’arrête, je poursuis mon chemin. J’aime exposer mes œuvres avec d’autres car j’aime quand une œuvre est enrichie de sa rencontre avec d’autres œuvres. Les choses qu’elle porte en elle s’expriment plus fortement. Un peu comme une figure humaine, elle est vivante.

"recherche en cours" - Tommy Vissenberg

Peux-tu nous parler de ton parcours ? Qu’est-ce qui a fait émerger ta création ?

J’ai longtemps été partagé entre le scientifique et l’écriture. J’ai finalement suivi un cursus à l’école des Beaux Arts, avec un travail sur les images, les installations, les sculptures et l’écriture. Le moteur dans mon travail, ce sont les rencontres. L’autre ingrédient est la pratique dans l’atelier et de cette pratique régulière naît la conviction et le sens.

Quelles personnes t’ont marqué artistiquement ?

Spontanément, je citerai Gregor Schneider, un artiste allemand. Il est apparemment loin de mon travail mais très proche de quelque chose que je recherche au niveau humain, et ce avec une grande liberté. Plus largement, j’apprécie les artistes qui ont fait des performances dans les années 60, ceux qui ont essayé de déplacer l’art dans d’autres lieux que les musées. J’aime aussi le spectacle, la danse contemporaine, très près du geste comme Boris Charmatz, danseur et chorégraphe. La littérature contemporaine m’inspire également. Par exemple, Christophe Tarkos avec des œuvres sonores et Frédérique Soumagne, auteur bordelaise. Tous deux parlent collectif plus qu’introspectif.

Peux-tu nous parler de tes réalisations ?

J’ai gravé tout un ensemble de meubles pour un lycée dans le cadre d’une commande publique. J’évoquerai plus spécifiquement l’armoire gravée. De face, l’armoire, au dos, un texte, prolongement du titre « Tu parles beaucoup trop ». Il parle de vivre ensemble, se parler, se rejeter…

Une autre création : « Garde ta vie rude ». C’est une plaque de bois avec de la caséine, un enduit servant à protéger les meubles, c’est écrit et gravé, tel un journal, avec des morceaux de textes enfouis sur plusieurs mois.

J’évoquerai enfin une autre création importante pour moi : mes carnets. J’en ai plus d’une vingtaine ! Ce sont des sources d’inspiration. Quand je les parcours, ils me remettent en mouvement.

Sur quel projet travailles-tu en ce moment ?

Je conçois une ligne de pierres au sol pour une école, dans le cadre d’une commande publique. C’est une nouvelle école qui sera construite sur Bordeaux derrière la gare. La ligne fait une cinquantaine de mètres et est faite de pierres anciennes sur lesquelles je vais graver des mots. Je parlerai du dialogue, des différents âges... Le contexte de l’école est producteur de sens. La ligne sera visible en 2019. J’aime la création dans un espace public, qu’elle soit accessible à tous.

Un lieu où tu aimes te retrouver, te ressourcer ?

La montagne, dans les Pyrénées. La montagne nous renvoie à la réalité, celle de notre échelle. Nous sommes de toutes petites choses.

Un morceau de musique à nous faire partager ?

"Marina Tsvétaéva" de Dominique A.

Quelle personnalité artistique nous recommandes-tu de rencontrer pour un portrait 10point15 ?

Jean-François Dumont. J’apprécie son intégrité, son parcours, sa liberté. Il a été galeriste, Commissaire de la forêt d’art contemporain. Aujourd’hui il est directeur de l'Ecole Supérieure d’Arts des Pyrénées.

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