Rodolphe Urbs vous rappelle ces ainés qui vous ont tout appris des années 80 et du punk. Urbs détourne la politique et l’opinion avec une main de maître dans la catégorie humour acide. Sa certaine idée de la liberté ne regarde que lui. Il la partage bien heureusement pour le Canard Enchaîné et la laisse s'exprimer au fil des rayons de sa librairie-galerie indépendante La Mauvaise Réputation, saint des saints de la littérature subversive et du graphisme qui cogne.

Peux-tu nous parler de toi ?

J’ai 8 ans, j’habite à côté d’Angoulême et à partir de 1977 je suis bercé par le festival international de la bande dessinée. Le premier dessinateur que je rencontre est un dessinateur de presse qui va mourir dans un accident de voiture en 1986, il s’appelait Labachot et dessinait pour La Charente Libre. Je ne sais pas si cela m’a réellement marqué, mais la coïncidence est rigolote puisque moi même j’y dessinerai plus tard.

Avec la période de post libération des années 70, le moralisme s’immisce dans les familles de gauche, je vais alors découvrir Reiser et Wolinski. Ces deux là vont libérer ma sexualité et ma vie d’ado ! Luz de Charlie Hebdo a dit que lorsqu’il a découvert Reiser, il a compris qu’en plus de se masturber, il serait dessinateur.

Ensuite, au grand dam de mes parents, je découvre ensuite la culture du punk. Malheur à ma mère qui trouve que je ne sors pas assez et me laisse aller à mon premier concert punk pour voir le groupe bordelais Les Stilettos. C’est toute la période des groupes en « St » à Bordeaux : Standard, Streetmine, Stagiaire, Stalag… Je découvre également le punk dans un café théâtre à Angoulême. J’y fais tous les concerts inimaginables et possibles, j’y vois d’ailleurs les Bérurier Noir et toute la clique.

Je me rends compte que le punk s’exprime également à travers le graphisme. Les dessinateurs Dodo et Ben Radis font à l’époque une BD qui s’appelle Les Closh sur l’histoire d’un groupe. Etonnamment, les influences musicales punk vont passer par la BD. C’est une gifle pour moi.

Je suis né dans une famille très marquée à gauche avec des parents qui oscillaient entre anarchisme et catholicisme. C’était difficile de se situer là dedans, être de gauche et subir un moralisme foudroyant. Cet univers multiple, cette forte culture politique a nécessairement marqué tout ce qui a pu se passer par la suite.

Peux-tu nous parler de ton parcours ?

Vient le temps des fanzines à travers lesquels faire des choses et les exprimer devient possible. Je rencontre des gens, je fais mes premiers dessins.

En 89, je pars en Angleterre pendant un an pour être prof, je découvre la et le mouvement Skinhead. De retour à Bordeaux, j’effectue mes années de fac et je m’emmerde pas mal. Le bon résumé des années 90 c’est l’ennui !

« J’étais issu d’une famille et d’un milieu petit bourgeois où les gens voulaient mourir pour le peuple mais surtout pas vivre avec »

Cela forge chez moi une vraie volonté d’aller ailleurs et de mettre les mains dans le cambouis. Je veux devenir ouvrier. J’étais issu d’une famille et d’un milieu petit bourgeois où les gens voulaient mourir pour le peuple mais surtout pas vivre avec. Je deviens alors cariste dans une entreprise à Libourne, j’y reste plus de 4 ans ; ce fut rude. Par la suite, je suis vendeur de journaux, boulanger, homme de ménage… Cela pourrait sembler intéressant, mais en vérité ça ne l’est pas. C’est une vraie connerie ! J’ai saisi à ce moment là que l’on n’était pas obligé d’en baver pour comprendre le monde.

L’histoire de la Mauvaise Réputation, c’est qu’après ces conneries, je décide de reprendre mes études à l’IUT Michel de Montaigne qui forme aux métiers du livre à Bordeaux.  Fin des années 90 début 2000, je rencontre les attachés de presse de La Musardine, Patrice et Stéphanie, et j’ai le déclic de vouloir faire une librairie à Bordeaux.

Au moment de l’ouverture de la librairie, la culture du livre et la culture populaire commencent à s'imbriquer. Il y a 15 ans, notre rayon graffiti était le plus grand de la région. Cette culture un peu en marge m’attirait beaucoup et à l’époque, des bouquins sur la “sous-culture”, tu n’en trouvais pas, les livres sur le tatouage, pour en trouver, il fallait s’accrocher ! A cette époque, les rayons tatouage, gay et lesbien, rock, skateboard ou encore surf sont inexistants, maintenant tu trouves du street art partout. Cette discipline a vraiment atteint ses lettres de noblesse.

 

« Je crois qu’à part le Pape et ma mère, aujourd’hui tout le monde est tatoué »

En 2002, tout d’un coup, t’as une explosion de la culture populaire. Histoire de coup de bol ou pas, je dirais que nous sommes arrivés au moment où la culture populaire est devenue une culture de masse. Je n’ai pas d’avis sur la question et je n’en tire aucune conclusion. Je crois qu’à part le Pape et ma mère, aujourd’hui tout le monde est tatoué. Et encore, j’émets quelques doutes vis à vis du Pape. Il y a eu une dissolution dans d’autres librairies de tout ce que nous proposions, mais les gens continuent de garder un certain attachement à la Mauvaise Réputation. Je croise les doigts pour que cela continue ainsi.

A l’inverse, avec le temps, nous avons augmenté les volumes de nos rayons classiques. Nous ne sommes pas restés sur cette frange underground ou alternative parce que cela ne l’était plus justement. Nous ne tenions pas à jouer les rois du snobisme car nous n’étions évidemment pas les seuls. Il y avait un regard moderne à Paris sur tout ce qui était graphique - notamment à la Musardine avec l’art érotique - ; il y avait donc déjà des lieux existants qui tenaient le haut du pavé avec leurs différences culturelles. Nous n’avons fait qu’ouvrir un lieu supplémentaire en province. A Bordeaux, notre chance fut également d’avoir Mollat qui, en étant la plus grande librairie indépendante de France, nous permettait de faire quelque chose « à l’ombre de ».

Je rencontre mon collègue Frank au moment où je monte la libraire. Le pari de créer une galerie était plutôt osé et réussi. Frank et sa moitié sont de grands amateurs d’art contemporain à l’inverse de moi qui suit plutôt dépassé dans ce domaine. Cela m’a d’ailleurs beaucoup apporté, et ouvert les yeux sur l’art en général. C’est désormais quelque chose que j’aime énormément mais au début, je n’étais pas forcément certain de ce concept de galerie. On a alors démarré avec un espace dédié à l’intérieur de la librairie, puis il s’avérait que le local d’en face se libérait, c’était donc l’opportunité de donner une vraie existence à la galerie qui fonctionnait bien.

Peux-tu nous parler de ton métier, le dessin de presse ?

En transversalité, le dessin est pour moi un moyen d’expression. Ce que j’ai pu lire et absorber politiquement dans ma famille y est aussi pour beaucoup. J’ai bu mon premier verre de champagne le 11 mai 1981 pour l’élection de Mitterrand à la présidence de la République. Tout le monde était super content puis très rapidement déçu. Vulgairement, c’est ce qui s’appelle se faire enculer !  

J’ai eu Hara-Kiri et Charlie Hebdo très tôt entre les mains, j’ai découvert également les romans de San-Antonio que j’ai lu en intégralité (davantage marqué anar’ de droite). Par réflexe de contrariété à l’égard d’une famille très à gauche, j’ai parfois des espèces de penchants réac’… C’est certainement dû au fait que je sois encore un ado. Et puis en dessin de presse et BD, Reiser, Wolinski, Dodo et Ben Radis, et puis l’envie d’écrire, de faire…

A l’âge de 16 ans je faisais déjà des fanzines perso, c’était comme une page Facebook que tu photocopiais et que tu distribuais. L’anecdote rigolote est que je me suis fait casser la gueule pour mon premier fanzine en raison de son caractère contestataire et violent sur la police.

Ce qui a vraiment lancé mes dessins, c’est une pub. En 2000, un bar nommé le Petit Rouge – qui porte clairement bien son nom – se monte sur Bordeaux. Le bar décide de faire une pub dans Clubs et Concerts et me voilà, tous les quinze jours, à faire un dessin d’actualité sur des mecs qui sont au bar. En même temps, je réalise des dessins davantage politiques et sérieux pour un magazine qui s’appelle Nouvelle Vague, sorte de Canard Enchainé local.

Début des années 2000, un ami me dit « amène tes dessins à Sud-Ouest » et je décide de le faire et de prendre rendez-vous avec eux. Sur place on m’annonce que mes dessins du Petit Rouge et de Nouvelle Vague sont suivis de près. Je prends conscience que même les trucs hyper alternatifs sont lus. Je sors alors le livre du Petit Rouge qui va me permettre de vivre pendant trois mois parce que je n’avais pas une tunes. Ca fonctionnait comme un recueil de dessins et ça a fait marrer tout le monde à l’époque.

Quand le Petit Rouge décide d’arrêter la pub dans Clubs et Concerts, c’est Clubs et Concerts qui me demande directement de faire le dessin de l’édito.

Puis Sud-Ouest me rappelle deux mois après notre premier rendez-vous pour me prendre un premier dessin, un autre après 3 mois ; Au début c’est super aléatoire. Je commence progressivement en leur adressant des dessins sur demande à peu près tous les quinze jours. Ils finissent par me donner une chronique. L’opportunité de travailler en duo avec l’illustrateur Marc Large se présente et nos deux styles complémentaires donnent un super résultat. Lui est empreint du style Cabu, moi je suis sur des lignes rapides.

Puis un jour je suis contacté par le Canard Enchaîné qui s’avoue sensible à mes dessins. Je leur ai envoyé des dessins pendant deux ans et demi, toutes les deux semaines, sans obtenir aucune réponse. Je fais désormais partie de l’équipe en ayant conscience que les procédés du Canard sont longs et aléatoires ; mes dessins sont parfois publiés toutes les deux semaines, parfois une fois par mois. Il faut savoir que le Canard compte environ 17 dessinateurs, ce qui est énorme.

Quels sont tes projets à venir ?

Devenir maitre du monde, mais c’est compliqué, je manque de temps.

Justement, qu’est-ce qui te prend le plus de temps ?

Physiquement je suis à la librairie et mentalement dans le dessin. Luz disait qu’on a souvent tendance à considérer que les dessinateurs de presse sont des branleurs, ce qui est totalement con parce que t’es constamment en train de rechercher des idées et de tourner. Parfois t’aimerais presque que ça s’arrête mais tu peux pas y échapper.

Si une nouvelle dimension spatio-temporelle s’ouvrait à toi, qu’est-ce que tu prendrais plaisir à faire ?

Réussir une bonne béchamel.

Un morceau que tu écoutes en ce moment ?

J’adore les reprises, j’ai une vraie passion pour les covers. Ici, c’est un morceau de XTC à la base. J’écoute aussi la musique de Trainspotting. On a reçu Irvine Welsh à la librairie pour la sortie du film, j’ai même eu l’occasion de faire une balade dans Saint-Michel et de discuter du choix musical avec lui.

La personne qui t’a le plus marqué dans ton parcours ?

Il y en a eu plein.

Luz, Charb et consort. Ce sont des gens qui sont devenus des amis avec le temps. C’est compliqué au vu des événements, d’avoir une analyse distanciée de toute émotion.  Encore plus au vu du fait qu’ils étaient des personnes que j'admirais avant de les connaître. Charb était pour moi l’un des meilleurs dessinateurs de presse de ma génération. C’est plutôt difficile de fréquenter les gens que tu admires ; Quand tu passes de fan à ami, c’est très bizarre. On entend souvent les gens dirent qu’il ne faut jamais rencontrer les gens qu’on admire parce qu’on peut s’avérer fortement déçu. Ça peut être le cas, mais pas en ce qui me concerne vis à vis de Charlie Hebdo.

 

La librairie et le dessin m’ont permis de rencontrer pas mal de gens que j’admire. Je suis très souvent tombé sur des gens géniaux.

Une anecdote ?

Sur le dessin, une en particulier m’a fait marrer. Une nuit, je me suis fait réveiller par une notification Twitter ; J’ouvre à moitié un œil et je vois s’afficher « Les jeunes avec Bayrou vous suivent ». Monde de merde. Je me rendors. Le lendemain en me réveillant, je découvre le nombre de personnes qui me suivent sur Twitter et que ce con de Bayrou a choisi un de mes dessins diffusé par Ruquier la veille, pour illustrer son Tweet. C’est comme une énorme blague. Ma mère, elle, était super fière. Si vous voulez que vos mamans soient fières, passez chez Ruquier !

Sur Facebook, je balance ce qu’on appelle les dessins “pas pris”, ce qui ne veut pas forcément dire qu’ils sont censurés ! D’ailleurs, l’histoire de la censure me gonfle, tout le monde est persuadé que tout le monde est censuré. Le côté « je frappe avec mes petits poings sur Facebook en disant que je suis censuré », faut arrêter.

Quelle est ton opinion sur la réputation des dessinateurs de presse au sein de la société française ?

C’est Willem de Charlie Hebdo qui a une très belle phrase à propos du métier de dessinateur de presse : « Normalement dans les pays on tue les dessinateurs, alors on est enfin dans un pays normal » ; La phrase est étonnante pour nous parce que l’on n’avait plus connu ça depuis la fin du XIXème, avec des mecs comme André Gill qui ont payé de leur vie leurs dessins. Ca faisait très longtemps que les dessinateurs n’avaient pas été attaqués. Et il faut reconnaître que les menaces de mort vont en effet plus vite par Internet que par lettre ! Cela m’est arrivé plusieurs fois avant 2015. J’ai reçu une lettre d’un mec se prétendant de Daesh, mais le mec avait mis son nom et son adresse derrière la lettre (soupire d’exaspération). Heureusement, parce que ça m’a permis de ne pas flipper plus que de raison et j’imagine que les autorités ont fait ce qu’il fallait. En tout et pour tout, j’ai du recevoir quatre menaces désagréables venant de l’extrême droite. Des trucs vraiment puant, comme m’envoyer les horaires de boulot de la nana avec qui j’étais à l’époque.

En 2015, on s’est posé des questions pour savoir si on continuait ou pas à dessiner; ça a duré 10 minutes. Après, il y a eu le Bataclan, cela a été pire et libérateur à la fois. De janvier 2015 à novembre 2015, j’ai participé à bon nombre de débats sur le sujet. On me demandait de témoigner en tant que dessinateur mais certainement pas en tant que proche de Charlie parce que je ne voulais pas. Je ne suis pas là pour exposer mes sentiments à la terre entière. Cela ne regarde que moi et mon chat. Le débat partait généralement super mal parce que c’était toujours autour de la même problématique « Allez-vous continuer à dessiner le prophète ? ». Je m’en branle du prophète, mais à un point ! Mon collègue Marc Large disait « Si je le dessine de dos, est-ce que ça compte ? », et cela résume pas mal l’idée que l’on souhaite s’en faire : on s’en fout. Il y avait toujours le côté « Je suis Charlie mais », grosso modo, « ils sont à moitié responsables de ce qui arrive ». Tout d’un coup, avec le Bataclan, ça va être « libérateur », les gens du Bataclan n’avaient jamais dessiné le prophète, les gens en terrasse dans le 11ème n’avaient pas dessiné le prophète, j’ai un pote qui a pris deux balles au Bataclan, il se trouve que lui non plus n’avait pas dessiné le prophète. Que ça soit toi ou moi, ce que Libé a appelé la “génération Bataclan”, c’est une génération culturelle avant d’être une question d’âge ou professionnelle.

Charlie, c’était le côté professionnel du truc. Cette histoire a été invivable. Selon moi, cela a changé pas mal de choses au niveau de l’acceptation des dessins pour la rédaction en chef. Avant 2015, tout le monde s’en branlait de ce qu’on faisait. Et puis Charlie était rentré dans un délire très franco-français. Après 2015, on est tout à coup hyper regardé. Est-ce que c’est bien ? Je ne sais pas. C’est probablement bien parce que notre travail est davantage valorisé et touche plus de gens, mais les retours sont multipliés. Les plus sympas comme les plus acerbes. Il ne faut pas non plus oublier que le dessin de presse c’est aussi un boulot de journalisme qui consiste à dire les choses. Mais quand finalement t’es obligé de te gaufrer la haine des imbéciles, c’est exaspérant. Plantu disait : « t’as toujours le blessé de service » et c’est souvent ceux qui ne sont pas concernés par la question. Lors d’une conférence, une gamine m’a dit que les dessins que j’avais réalisés sur le petit Aylan étaient choquants. Putain, c’est pas le dessin mais la situation qui est choquante ! C’est vraiment cet esprit « Je suis Charlie mais » qui sous entend  globalement que les dessinateurs sont responsables de ce qui se passe. On l’entend à mots couverts.

Tu ne peux pas blâmer constamment le manque d’éducation aux choses, si tu veux ouvrir les yeux. Je ne suis pas un missionnaire blanc devant un peuple noir. Faut pas compter sur moi pour ça. C’est un ressenti au monde tout court, il faut comprendre la satire. Et on ne fera pas de dessin pour expliquer ça.

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