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C’est au coeur du quartier d’Haggerston – au nord de Londres – que nous rencontrons la pétillante designer Serena Gili. Installée dans la capitale britannique depuis 9 ans, Serena nous accueille dans son studio en pleine séance d’essayages de ses derniers prototypes. Entourée de ses tissus, patrons et perles, elle nous dévoile un peu de son univers, une tasse de thé à la main et grignotant quelques amandes qu’elle affectionne tant.

Peux-tu nous parler de toi, de ton activité de styliste, de ton univers artistique ?

Je suis née à Paris, c’est là que j’ai grandi. Mais je vis à Londres depuis 9 ans maintenant. Je suis designer de mode et travaille depuis un an sur ma propre marque, ici dans mon studio. J’ai fait des études de design de mode à l’École supérieure des Arts appliqués – École Duperré à Paris, et c’est ensuite que je suis entrée à la Central Saint Martins à Londres, en Design de mode option maille. Ces six années à la Saint Martins ont été absolument incroyables, c’est une excellente formation. J’y ai d’abord fait mon Bachelor – ce qui est l’équivalence de la licence – en 4 ans. Ce qui est bien avec cette formation, c’est que j’ai pu faire mes deux premières années à la Saint Martins, puis une année en stage dans des studios de mode et enfin revenir pour la dernière année. Pendant cette année de stage, j’ai eu la chance de travailler chez Zac Posen , puis chez Diane Von Fustenberg à New York pendant 6 mois. Londres et Paris sont des villes très créatives mais la partie business n’est pas aussi développée, c’est pourquoi je voulais aller à New York. Je voulais avoir une expérience plus commerciale de la mode, et c’est ce que m’a apporté mon stage là-bas. Mes amies qui ont fait des stages à Paris se sont vraiment amusées d’un point de vu créatif, mais c’était intéressant de faire quelque chose de différent. Enfin, j’ ai fait mes deux dernières années en Master, toujours à la Saint Martins, toujours en Design de mode option maille. J’ai eu la chance d’avoir deux aides de la part du gouvernement anglais pour m’aider à payer cette formation, une du British Fashion Council et une privée : la Sarabande.

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Après mon diplôme, j’ai été embauchée en tant que designer chez Alexander McQueen pendant 8 mois. Et puis j’ai eu l’opportunité de me lancer et de travailler sur ma propre marque. J’ai bénéficié à nouveau de l’aide de la Fondation Sarabande – fondation créée par Alexander McQueen pour aider les jeunes designers en leur fournissant un espace de travail, un espace d’exposition, ainsi qu’un accompagnement avec des conseils de la part de professionnels-. C’était une réelle chance que l’on m’offre cet espace de travail gratuitement pendant une année, les espaces de travail à Londres étant très rares, et vraiment hors de prix.

Mon univers artistique est très lié à ce que font mes parents. Mon beau-père et ma mère sont mosaïstes et j’ai toujours aimé travailler avec la couleur, les métaux, l’assemblage de petits éléments… C’est ce que je fais depuis le début. J’ai développé ma propre technique en détournant la façon de travailler la maille avec toutes sortes d’éléments métalliques qui donnent du poids à celle-ci. Cela me permet de faire des drapés, de donner de la lourdeur, de jouer avec la lumière. Les possibilités textiles avec la maille sont infinies.

Pour mon Bachelor, les hauts étaient tellement lourds qu’ils se heurtaient sur les jupes et créaient du son… Tout se mélange m’intéresse beaucoup. Je travaille de façon assez minutieuse, avec des procédés très longs. C’est beaucoup de patience et c’est pour cela que je pense aussi souvent à mes parents parce qu’il y a un côté très artisanale dans ma façon de travailler. Mes inspirations pour mon Bachelor étaient essentiellement tournées autour de la Renaissance, avec des notions autour du mouvement, de la restriction du corps…

J’ai fais toutes mes recherches sur Michel Foucault, sur la discipline, sur les architectures de surveillance, les habits de restrictions, sur la religion, la dévotion des nonnes, etc. J’avais fait un lien entre contrôle du corps et contrôle de l’esprit par rapport à mon propre contrôle sur mon travail car tous les vêtements que je réalisais correspondaient à des heures et des heures de répétitions du même travail, du même mouvement. Cela m’a demandé beaucoup de concentration, de contrôle. J’étais même rentrée à un moment, dans une sorte de routine où je me levais tous les jours à la même heure, me couchais tous les jours à la même heure et mangeais presque quasiment tous les jours la même chose, j’ai trouvé ça très intéressant.

Et quelque part j’étais aussi obligée de m’imposer cette discipline car ce n’était pas facile de faire cette collection en si peu de temps. Pendant mon Master, j’ai été pas mal bousculée et cette période m’a appris la beauté de l’accident, la beauté de l’inattendu, la beauté du truc un peu bizarre, de la symétrie, du décalage, des dissonances.

D’où te vient cette passion pour la mode et la création ?

J’ai grandi dans un environnement familial très créatif, et je me suis très naturellement dirigée vers la mode. Ma mère est artiste peintre et mosaïste, tout comme mon beau-père. Mon père est historien de cinéma italien. J’ai grandi dans cet univers et c’est ce qui a nourri ma passion pour la mode.

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Quelles sont tes projets en ce moment et à venir ?

“Cette année m’a permis de me faire plaisir, de travailler sur mes propres projets sans restrictions.”

Cette année au sein du studio a été très enrichissante! Nous sommes 15 designers ici, ce qui m’a permis de rencontrer des bijoutiers, des modistes, des peintres, et autres designers. Mais surtout d’être entourée par une énergie créative constante, ce qui est un vrai plus lorsqu’on travaille seul.

La réalité est que j’ai eu la chance d’avoir ce studio pendant un an et que mon contrat avec la Sarabande se termine fin septembre. Cette année m’a permis de me faire plaisir, de travailler sur mes propres projets sans restrictions. Mais cette expérience me confronte aussi à la réalité : monter sa boîte coûte de l’argent et que je manque de ressources financières pour concrétiser une collection jusqu’à sa production.

Mon objectif aujourd’hui est de chercher du travail en tant que designer, acquérir un peu plus d’expériences en production, et me faire des contacts. J’ai aussi hâte de continuer à apprendre en studio, c’est une expérience intéressante, et après avoir travaillée seule pendant un an, j’ai hâte de retrouver le plaisir de travailler en équipe. C’était enrichissant de travailler seule, c’est une dynamique différente, mais pour être un jeune designer il faut plus que beaucoup de travail, plus qu’un studio… Il faut de l’argent, des ressources, des contacts, une équipe, il y a plusieurs choses qui rentre en compte pour que ça marche. J’ai beaucoup de respect pour les jeunes designers qui se lancent sur leur propre marque, on sous-estime la quantité de travail que cela représente.

Quelle est la personne qui t’a le plus marquée ou influencée professionnellement ?

C’est une question difficile car les influences sont multiples.
Ma mère et mon beau-père encore une fois, m’ont beaucoup influencés dans ma façon de travailler. J’ai parfois l’impression d’avoir retranscrit la mosaïque, d’en avoir fait mon interprétation. Certain de mes échantillons, ainsi que les techniques de travail que j’utilise sont inconsciemment directement lié à leur art.

Ma grand-mère pour son amour de la mode, ces centaines de chapeaux, ces robes vintage Jean-Paul Gaultier et Martin Margiela qui ont été une vrai fascination pour moi petite. Les anniversaires en famille consistaient en de grands bals costumés, et tout ça m’a vraiment marqué.

Mon père bien évidemment, pour la quantité de films italiens que nous avons vu avant même que je sache lire les sous-titres, et pour sa grande et incroyable énergie de travail…

Et finalement la découverte de Jean-Paul Gaultier, de Martin Margiela, d’Alexander McQueen, et d’Hussein Chalayan qui vous emmène au delà de vos rêves les plus fous!

Un conseil à donner à quelqu’un qui voudrait se lancer dans cette activité ?

Il est important de se rappeler que la mode est un art appliqué, et que c’est avant tout un business. Pour ma part je travaille de façon quasiment artisanale. Il est difficile de rentrer dans le schéma actuel lorsqu’on travaille à la main, transcrire son travail pour qu’il puisse être produit en usine, sans perdre l’essence même du produit…

Travailler dans une entreprise est une expérience aussi précieuse que de faire un Master. Il est possible de grandir et d’évoluer au sein même de l’entreprise, en commençant par un stage, puis ensuite en étant embauché. Mais il ne faut toutefois pas négliger les formations en écoles qui sont des endroits fantastiques pour apprendre et se faire des contacts.

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Une anecdote à nous raconter ?

Lorsque j’étais à la Saint Martins, une très bonne amie me disait toujours : « Serena, fashion is like an iceberg, people only see the small part out of the water, but they don’t see what’s underneath it » !

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Un lieu où tu aimes aller ?

“J’adore aller là-bas, ça me coupe vraiment de Londres.”

En ce moment, j’aime aller à Nice. Mon père est de parents franco-italien mais originaire de Nice. La ville faisait parti du Piémont jusqu’en 1860, et les influences Italiennes y sont encore assez fortes. J’adore aller là-bas, ça me coupe vraiment de Londres. J’adore aller au marché pour le plaisir de manger de bons fruits, de bons légumes, du fromage et du pain. Je cuisine pas mal aussi, c’est super agréable parce que pour moi la nourriture à Londres a pour seul but de me faire tenir la journée… Quand je suis à Londres, je mange des amandes, une pomme, une banane, un avocat, mais pas beaucoup de plaisir, ni de temps. C’est aussi un très bon moyen de se calmer un peu, car à Londres tout va très vite, tout le temps. Faire la queue plus de 40 secondes c’est déjà trop. A Nice, quand je me retrouve derrière une charmante vieille dame qui essaye de faire le point avec toutes ces petites pièces jaunes pour payer une baguette, et que je suis stressée, je me rends compte qu’il va falloir se calmer un peu (rires).

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Un morceau que tu écoutes en ce moment ?

J’écoute l’album “What’s going on” de Marvin Gaye. Mon copain me l’a fait découvrir et je l’adore. Le matin ça donne vraiment une super bonne énergie.

Une passion particulière ?

J’ai commencé à faire de la boxe il y a 5 mois. Je trouve ce sport génial car le fitness est incroyable, il y a un très bon esprit d’équipe, tout le monde travaille dur, et ce sport demande beaucoup de concentration. Il y a beaucoup de technique, de coordinations, de travail sur l’attaque et la défense, et c’est un super bon “workout”. J’adore le club où je m’exerce parce qu’il n’y a rien d’inutile, pas de musique, pas de télévision, juste le stricte minimum, on met ses gants de boxe, et on se concentre. L’entraîneur vient de Moscou, donc en général c’est assez strict… Une mauvaise attaque implique une mauvaise défense et vice-versa, donc il faut aussi respecter son partenaire, ne pas se faire mal inutilement.

Sinon je fais du vélo, c’est aussi un bon échappatoire en plus d’être très ludique ! On m’a offert récemment le livre “Einstein & the art of Mindful Cycling” de Ben Irvine, qui parle de tous les bénéfices du vélo sur l’intellect, un très bon bouquin !

Une personnalité que tu nous recommandes de rencontrer pour un portrait 10point15?

Thierry Hochard et Flavienne Singer, mosaïstes tous les deux. Ils sont basés dans les Yvelines et leur atelier a toujours fait partie de la maison. Je trouve très courageux aujourd’hui en 2016 d’exercer cette activité. Ca fait partie de ces métiers, comme celui de plisseur par exemple, qui sont en train de se perdent et c’est dommage car c’est un métier absolument magnifique.

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