C’est entouré de son équipe dans son studio du 10e arrondissement parisien que le designer et architecte d’intérieur Joran Briand nous reçoit. Entre bougeoirs élégants et résille en aluminium extrudé, le designer se dévoile à travers sa passion : le surf. Avec le deuxième opus de West is the Best, magazine qu’il a fondé, il part à la rencontre des surfeurs créatifs et marie naturel et culturel, laisser-aller et précision. Un peu comme sur une vague.

Peux-tu nous parler de toi, ton parcours, de ton univers artistique en quelques mots ?

Je suis designer et architecte d’intérieur mais surtout surfeur.
Je suis né à Vannes, à côté du golfe du Morbihan et tout gamin, je passais mes étés sur une petite île, l’Île-d’Arz. On passait des journées à construire des choses ; c’était vraiment des vacances ultra-bucoliques à la Jean Giono. Puis, ma famille est parti du côté de Carnac et j’ai connu l’océan et donc, le surf. Je regardais les magazines dans les relais de l’époque, je fantasmais sur cette capacité qu’avaient les surfeurs à chevaucher des vagues et toute la contre culture qui allait avec. Ce fût magique quand j’ai su que c’était possible de surfer à côté de chez moi, c’était le Graal.

Pour moi, le surf est un véhicule pour voyager, un moyen de rencontrer des gens de différents milieux sociaux, d'endroits différents. Chacun ressent les mêmes sensations, les mêmes émotions.
Par conséquent, le surf devient un langage universel.

“J’essaye d’éroder, d’éliminer le superflu jusqu’à trouver l’essentiel dans un objet.”

Artistiquement, je n’ai pas vraiment d’univers, j’aime simplement travailler sur des matériaux, des savoir-faire. J’essaye d’éroder, d’éliminer le superflu jusqu’à trouver l’essentiel dans un objet. C’est un travail de déshabillage. La nature est une source d’inspiration. J’ai toujours un petit carnet de croquis dans ma poche, et dès que je peux, je dessine des choses qui me touchent, sans pour autant que ce soit lié à des projets. Je n’ai pas de spécialités, un des avantages de la profession de designer. On est comme des médecins généralistes, on a une approche assez globale, c’est ce qui nous permet d’avoir un regard à 360 degrés sur les projets. Chaque projet est une nouvelle aventure à travers laquelle on apprend grâce aux artisans et aux partenaires avec qui on travaille. Certes, l’univers marin est récurrent car j’aime les objets issus de la mer, des objets qui ont été façonnés au contact du vent, de l’eau. On arrive à un langage formel qui est très juste.

D’où te vient cet intérêt pour le surf ?

“Prendre une vague se joue vraiment à un centième de seconde. On ne peut pas être assez rapide, ou trop lent. C’est d’une précision assez dingue.”

Il y a un truc qui est vraiment très addictif dans le surf. Cela te procure une sorte de bien-être total. Cette pratique est tellement immersive qu’il y a même des gens qui ont été en rupture avec leurs proches et leur boulot. Après une session surf, on se sent vraiment très bien mentalement et physiquement. On ressent le fait d’être dans l’instant présent, de ne penser à rien. A cela s’ajoute le fait de se baigner, de se laver. De plus, des choses s’apprennent petit à petit : l’analyse de tout ce qu’il y a autour de soi, l’observation des marées, le vent, savoir lire les cartes météo… Il y a toujours le côté magique de se dire que tu es au bon moment, au bon endroit, que tu as su saisir l’opportunité. Ça rejoint la philosophie du Kairos, le bonheur vient aussi de saisir le moment présent.

Ce moment est dur à anticiper car les vagues sont les résidus d’une tempête qui s’est créée au large, ces ondulations voyagent et se rangent pour former des vagues. Et vous devez être là le moment où elles viendront déferler. Vous, devez être à un endroit précis de la côte parce qu’il y a un banc de sable bien orienté, parce que le vent a tourné, et c’est à cet endroit même que vous pourrez chevaucher une de ces ondes. Il y a quelque chose de très poétique et de jouissif à la fois. Prendre une vague se joue vraiment à un centième de seconde. On ne peut pas être assez rapide, ou trop lent. C’est d’une précision assez dingue. Une fois qu’elle arrive sur ce banc de sable il faudra trouver la bonne vitesse pour se faire accepter. Quand on se fait saisir par elle, on se dit « Tiens, elle m’accepte! » et là je peux vous assurer qu’on ressent un sentiment d’accomplissement et de plénitude. Dans West is the best, le danseur Jérémie Bélingard nous dit « J’aime le surf, parce que pour une fois, je danse sur des ondes visibles ».

Quelle est la personne qui t’a le plus marquée, influencée professionnellement ?

Sans hésiter, je dirais l’architecte Rudy Ricciotti avec qui j’ai travaillé pendant sept ans, de façon parsemée. J’ai appris beaucoup de choses en travaillant pour lui : à travailler en équipe, sur des projets d’ampleur, travailler avec le temps. Par exemple, le MuCEM à Marseille c’est sept ans de boulot, ça rend assez humble de travailler avec le temps. C’est un architecte génial car il sait se mettre en danger. Il sait lier à la fois innovation et poésie. J’ai beaucoup appris à ses côtés ; c’est lui qui m’a mis le pied à l’étrier. J’aime également son discours, sa vision de l’architecture, son approche brutaliste. Au tout début, quand il n’était pas encore reconnu, il adorait dire qu’il travaillait à Bandol et qu’il faisait un pied de nez aux parisiens. Je trouvais ça inspirant.

Quelles sont tes inspirations artistiques ?

“J'aime qu'il n'y ait plus de frontières entre les choses.”

J’aime toute l’époque moderne et plus précisément celle du Bauhaus. Cette volonté de regrouper artisanat et art, cette idée que fonction et forme soient pensées de façon très équilibrée… Les bases émises par ce mouvement, continuent de m’influencer. À chaque fois que je me replonge dans un bouquin du Bauhaus, je reste toujours fasciné par certaines pièces dessinées dans les années 30. J’aime aussi l’idée de pouvoir regrouper tous les arts. Au studio on aime cette approche pluridisciplinaire : on touche au graphisme, à l’espace, à l’objet, actuellement on co-réalise un film sur West is the Best… Il n’y a pas de frontières, on souhaite avoir une approche transversale. J’aime qu’il n’y ait plus de frontières entre les choses.

Sur quel(s) projet(s) travailles-tu en ce moment ?

Actuellement, on bosse sur plusieurs projets en même temps. On travaille sur une résille de 30 000 m2 en aluminium extrudé pour un projet à Saint-Étienne. C’est un profilé, un moule qui se répète, un même motif qui est extrudé, puis coupé à différents endroits, et assemblé. Ce sera une première mondiale à l’échelle architecturale. On a fait toute le design, mobilier et signalétique du nouveau techno-centre de Renault. Ligne Roset éditera le mobilier qu’on a designé pour eux. Puis aussi, un tabouret pour Édition sous étiquette, des lunettes de soleil faites avec des chutes de ski en bois.

Et puis, il y a la sortie du nouveau West is the Best, réalisé en France. J’ai réalisé le premier livre un peu par hasard, comme tout projet créatif. Lors d’un voyage en Californie pour rendre visite à ma sœur, j’en ai profité pour partir à la rencontre de gens un peu comme moi, qui des créatifs qui aiment le surf. En Californie, ils arrivent très bien à marier les deux car tu as un accès facile à la mer. Appliquer ça en France, c’est un autre problème. La France est centralisée. Quand tu es un créatif, tu es plus ou moins obligé de passer par la case parisienne à un moment donné. Le deuxième opus a donc une approche beaucoup plus romantique que le premier.. Il fallait essayer de comprendre comment des créatifs français ont justement réussi à trouver un équilibre entre la côte et Paris. Une vingtaine d’artistes ont participé : Christophe Vasseur, boulanger, Jérémie Bélingard, danseur étoile, les frères Bouroullec, designer, tout en passant par Sacha Got du groupe La Femme.

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Dans ce livre, chacun nous raconte son désir aquatique, cette frustration générant de la créativité, la recherche d’un équilibre, soit en partant le weekend, soit en prétextant un travail à côté, leur capacité à travailler leur réseau… On a également interviewé quelques personnes en rupture et qui ont décidé d’arrêter de travailler à Paris. Que l’on soit surfeur ou non, cette ouvrage parle à tout le monde, parce que ça aborde le bien-être, la recherche d’équilibre, de point de fuite.

Une anecdote à nous raconter ?

Ce n’est pas vraiment une anecdote mais quand j’ai su que Ronan Bouroullec était un passionné de surf, ça m’a réconforté dans ma façon de voir les choses. C’est rassurant de savoir que des gens ont réussi à concilier les deux, leur travail artistique et leur passion pour l’océan et que ces deux passions sont intimement mêlée.

Un métier que tu aurais aimé faire ?

Gamin, j’ai toujours aimé bricoler. En vivant près de l’eau, en Bretagne, tu as toujours des trucs à réparer. J’ai toujours aimé utiliser mes mains. Très tôt, j’ai fait de la peinture, de la sculpture, mes propres rampes de skateboard. Et je peignais beaucoup jusqu’à 18 ans. Une fois arrivé au baccalauréat, je me suis posé cette fameuse question de « qu’est-ce que je vais faire de ma vie ? » ; j’étais pris aux beaux-arts de Rennes et aussi à Olivier de Serres, l’école supérieur des arts appliqués et des métiers d’arts à Paris. J’avais vraiment cette envie de me barrer à Paris parce que j’aimais la ville et ses expositions. Je me suis dit “Fais une école d’arts appliqués, tu vas apprendre plein de choses et la peinture, tu pourras toujours faire ça en loisir”. Parfois quand j’en ai marre du studio à cause des mauvais côtés de l’auto-entrepreneuriat, je me dis toujours que s’il y a un problème, un jour, je m’achèterais un atelier en Bretagne au bord de l’eau pour y faire des croûtes (rires).

Un artiste coup de cœur à nous faire découvrir ?

Il n’est pas totalement nouveau, mais King Krule me vient à l’esprit. J’ai écouté son album il y a trois ans et je suis depuis fan de cet artiste. J’aime les artistes qui arrivent à placer le curseur et à trouver l’équilibre parfait entre différents styles. Lui, c’est entre New Wave, Hip-Hop et Jazz. C’est juste sublime. Ce que j’aime bien aussi, c’est qu’il est protéiforme : il fait de la musique, il est aussi Dj sous un autre nom, il monte un projet artistique avec son frère sous forme de film, de livre et de collages. Il touche un peu à tout et quand il touche, il vise juste. J’écoute beaucoup sa musique, je la trouve très immersive.

Une passion particulière ?

Je suis pas mal pris par mon studio et le surf, j’évite de me plonger dans d’autres passions. Après, j’aime bien la boxe anglaise, c’est plus praticable que le surf sur Paris, ça me permet de tenir.

Quelle personnalité nous recommandes-tu de rencontrer pour 10point15 ?

Antoine Boudin. Il se définit comme un designer “trimardeur” – qui vient du mot « trimer » – c’étaient des gens qui se déplaçaient de village en village pour proposer leurs services. Je l’ai rencontré pour West is the Best, car il a une approche très maritime du design. Il fait avec les moyens du bord et avec les matériaux qu’il a autour de lui. Il a beaucoup travaillé par exemple la canne de Provence et l’agave. Il a réalisé plusieurs objets flottant avec la canne de Provence pour montrer ses capacités structurelles et esthétiques. Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il a réussi à dire non à l’attraction parisienne. Il travaille à Hyères et produit un travail à la fois juste et passionnant au bord de l’eau.

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