Si Octave de Gaulle partait vivre dans l’espace, il emporterait un livre de San Antonio et sans doute de quoi fabriquer une table. Comme il est sur Terre, ce jeune designer s’intéresse aux objets et habitacles spatiaux. Il imagine pour L’Espace des environnements moins austères, des formes plus ergonomiques, adaptées au contexte particulier de la vie en apesanteur. Nous l’avons rencontré dans le cadre de son exposition “Civiliser l’Espace” qui aura lieu au Musée des Arts décoratifs et du Design à Bordeaux, le 11 décembre 2015.

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Peux-tu nous parler de ton activité, de ton univers ?

J’évolue dans le domaine du design spatial. J’ai commencé par faire des chantiers en amateur et cela m’a donné le goût du bricolage dans un premier temps et plus tard j’ai eu un réel attrait pour la notion de forme. Je suis donc un bricoleur à la base mais le design m’a vraiment intéressé au-­delà de la bricole.

J’ai donc fait des études à l’ENSCI (Ecole Nationale Supérieure de Création Industrielle) et je me suis intéressé à la question de “comment les hommes vivent avec la forme?”. Ce qui fait sens pour moi, dans le métier de designer, c’est de sans cesse remettre en question ces interactions. Je me suis ainsi intéressé au domaine spatial parce qu’il est un champ de la création industrielle très particulier.

Dans l’Espace, tu es obligé de te poser des questions sur la forme que tu ne te poses pas sur Terre. Là­-haut, tout est à repenser : des plus évidents critères d’usage aux plus petits détails d’ergonomie. Sans gravité, pas d’équilibre, pas de sens naturel, de haut et de bas. Tu t’interroges sur les propriétés des matériaux, sur les divers référentiels physiques que l’on connaît, sur comment emmener des éléments nécessaires à la vie des humains sur Terre, non par mimétisme mais pour vivre dans l’Espace.

Un liquide n’est jamais contenu si ce n’est dans des poches en plastique par exemple. La question n’est pas de faire une forme qui contient mais plutôt comment par d’autres moyens, d’autres matériaux on peut retranscrire la sensation, le plaisir ou le rituel, les gestes. Boire c’est souvent porter quelque chose à ses lèvres à cause de la gravité, avec la gravité les gens boivent à la paille. Moi j’ai commencé sur ça, c’est-­à-­dire qu’est-ce qui est charrié dans le rituel du verre, pourquoi, qu’est­-ce qui est important et comment on l’emmène là­-haut, comment on ruse techniquement. C’est devenu une obsession, la forme, beaucoup plus que l’espace.

C’est devenu une obsession, la forme, beaucoup plus que l’espace.

En voulant créer pour l’Espace, je suis obligé de regarder de très près ce qui se passe sur Terre. Pour comprendre le sel d’un geste, tu es obligé de le décortiquer beaucoup plus. L’espace c’est souvent le moyen de regarder, de faire un pas de coté. Un juste milieu entre les fantasmes formels de l’imaginaire collectif et les solutions parfois très spartiates qui ont déjà été conçues par des ingénieurs.

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Comme c’est un peu irréel d’être dans l’Espace, tu ne travailles plus du tout avec les mêmes règles et on ne te demande pas d’appliquer à ta création une logique de société de consommation, de te dire “je suis face à un marché”, mais d’être face à l’humain et ses fonctions essentielles. Je suis un designer qui travaille sur les problématiques de vie extra-terrestre.

D’où-te vient cet intérêt pour le design ?

Ça va faire cliché, mais quand j’étais petit, je démontais un peu tout et j’étais passionné par la manière dont les choses marchent. C’est comme ça que je me suis mis à faire des chantiers. Là, j’ai trouvé un vrai bonheur, je construisais des salles de bain, des cuisines, tout en utilisant mon corps. Donc il y avait à la fois un travail de l’esprit et du corps. Un chantier, c’est pratiquement comme de la méditation pour moi. J’ai trouvé ma voie dans cela, dans le “comment les choses sont faites” et l’envie de les faire ; comprendre et réaliser.

Y a-­t-­il une personne qui t’a particulièrement marqué ou influencé professionnellement ?

C’est un illustre inconnu, Gilles. Je l’ai rencontré quand j’avais 14 ans, il posait du carrelage chez ma tante, je passais par là et on m’a dit “tu vas aller donner un coup de main, ça va te faire les pieds”. En réalité, cela m’a fasciné. Je ne l’ai contacté de nouveau qu’à l’âge de mes 17 ans pour lui dire que je voulais faire du chantier, ça lui a semblé complètement aberrant mais nous travaillons ensemble depuis dix ans maintenant.

Il a vraiment été mon mentor et apprendre les choses directement dans les mains de quelqu’un, a changé ma vie. C’est devenu mon meilleur ami et professionnellement, je lui dois d’être qui je suis aujourd’hui.

Quelles sont tes inspirations ?

Depuis deux ans, je suis dans une période Memphis, un courant de design italien des années 80-90 revenu au goût du jour mais je commence à ressentir le besoin d’un changement d’influences. Ce mouvement, en opposition avec les influences minimalistes et l’école du Bauhaus, a complètement changé la vision du design qui m’avait été enseignée. Je me souviens du jour où un de mes professeurs m’a invité à tourner mon regard vers des designers ayant tout envoyé valser pour s’éloigner d’un monde qu’ils considéraient comme austère. On leur doit beaucoup, par exemple, le groupe Memphis a énormément travaillé sur l’insertion de la couleur dans le monde normalisé du design. Ce fut une révolution de considérer qu’on ne vivait plus seulement dans un monde fonctionnel mais dans un monde chargé d’émotions où les objets n’étaient plus simplement les vecteurs de fonction mais aussi les vecteurs d’histoires. Pour eux, la production d’objets est devenue une narration à part entière.

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Peux­-tu nous parler de ton exposition à venir ?

Mon exposition s’appelle “Civiliser l’Espace”. Mon postulat est qu’après avoir été le terrain de jeu des militaires et scientifiques, le domaine spatial se laisse désormais pénétrer par l’espace civil. En effet, depuis 60 à 70 ans, ce sont les mêmes ingénieurs qui fabriquent tant les missiles que les intérieurs de station. Leurs points de vue se révèlent uniquement rationnel, technique et scientifique. Jamais, sauf exception ténue, un écrivain, un poète, un peintre, un photographe, un danseur n’a été associé à ce domaine.
Aujourd’hui, nous sommes en mesure d’admettre que 60 ans après l’entrée dans l’ère de la conquête spatiale, après avoir laissé les gens “faire joujou avec des pistolets”, notre souhait est de dépasser la simple notion de productivité dans l’Espace.
Envoyer un humain dans l’Espace ne serait plus simplement envoyer des “corps”, ramener de l’argent, conquérir un territoire, faire de l’innovation. Même si cela a été bénéfique et qu’il s’agissait aussi de symboles politiques puissants, cela a été fait. Maintenant, il faut aller plus loin pour écrire de nouvelles histoires. Il y a toute une épaisseur humaine qu’on n’a jamais envoyée dans l’Espace et qui serait en mesure d’interroger tous ces nouveaux enjeux.

“Civiliser l’Espace” donc, car je pense que nous sommes à l’aube d’une ère spatiale civile. Cette idée se développe partout et j’accueille ce mouvement avec beaucoup de plaisir. J’y vois le chemin qui nous mènera vers une toute autre destination. Ainsi, nous avons tout intérêt à nous poser la question des utilités d’une capsule spatiale au delà de son utilité première de laboratoire de travail. Avant, on pouvait y trouver des mitrailleuses ! Aujourd’hui, cette idée de tirer dans l’Espace nous semble absurde, primaire.
Une table pour manger, voilà l’expression de la culture, le repas, la table est un élément central dans mon projet. On vit autour de tables, la civilisation se fait autour des tables. Là­-bas, autour de la table, la civilisation se fait aussi. On pense directement à ces photos d’astronautes où on les voit rigoler, un américain, un russe, c’est assez beau. L’ensemble des designers et moi-même devons nous projeter dans cette nouvelle ère spatiale, il y a des formes à trouver et mener cette recherche vaut le coup.

Un métier que tu aurais aimé faire ?

J’aurais bien aimé écrire. Je lis beaucoup de romans et j’ai adoré rédiger mon mémoire. Sinon, un métier pas du tout créatif et reposant, un métier qui occuperait mon esprit constamment, bête et méchant. Mais le problème c’est quand même que tu n’es jamais tranquille, ton projet te hante tout le temps.

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Un coup de cœur artistique ?

Je viens de terminer la trilogie américaine Underworld USA de James Ellroy. Je l’ai dévorée dans le métro et au petit déjeuner ! C’est cauchemardesque et sublime.
Un roman noir et politique qui reconstruit les années les plus tourmentées de l’Amérique du XXe siècle, avec une largeur de vision et une profondeur stupéfiantes.

Un morceau que tu écoutes en ce moment ?

J’écoute beaucoup “Astra Weeks” de Van Morrison, un compositeur nord irlandais des 60’s. Tout son album est exceptionnel, et particulièrement son titre “Madame George”.

Une passion particulière ?

Je suis passionné en ce moment par les romans policiers de San­ Antonio, rédigés par Frédéric Dard mais signés San-Antonio, 175 volumes publiés de 1949 à 2001. Ce sont des romans noirs avec un héros désinvolte, c’est absolument passionnant ! Pour commencer je vous recommande «Bouge ton pieds que je vois la mer».
J’aurais pu le citer aussi comme quelqu’un qui a changé ma vie.

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Quelle personnalité nous recommandes-tu d’interviewer pour 10point15 ?

Je vous conseille d’aller interviewer les gens de chez Maximum dont mon frère Basile de Gaulle fait partie. Leur projet est génial, ils récupèrent des chutes de productions industrielles et ont carrément ouvert une usine où tout est fabriqué avec bon sens. Ils font tout produire gratuitement. Si on cherche une nouvelle façon de produire, c’est hyper intéressant.

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