Damien Guizard n’aime pas mettre les choses dans des cases. Et on le comprend : à la fois designer, architecte, sculpteur, maquettiste, enseignant, ses multiples activités se mélangent pour mieux servir sa créativité et ses projets toujours plus nombreux. Échange autour d’un (grand) verre de cidre dans son atelier aux odeurs mêlées de bois et de peinture, au milieu de ses maquettes et prototypes.

Peux-tu nous parler de toi, de ton parcours et de ce que tu fais aujourd’hui ?

Aujourd’hui je travaille en tant que maquettiste. Mais le plus simple serait de commencer par ma formation, car c’est ce qui permet de comprendre ce que je fais maintenant. J’ai commencé par des études en design ; ensuite j’ai fait de l’histoire de l’art et de l’archéologie, puis la formation d’architecte. C’est à cette époque que je suis parti en Norvège me spécialiser en maquettes et photos de maquettes. En sortant de l’école, j’ai commencé à travailler plutôt en tant qu’architecte, mais petit à petit j’ai eu des commandes d’agences pour faire des maquettes de concours. Ça c’est fait comme ça, tout seul. Petit à petit, j’ai monté ma boîte. Depuis quelques années, je reviens à mes premiers amours qui sont les objets, et aujourd’hui je jongle entre la maquette et l’objet, entre différentes échelles.

Mon entreprise fonctionne aujourd’hui très bien, je suis ravi. Ça me permet de dériver sur d’autres projets : en ce moment, j’ai un projet de scénographie pour le collectif de cirque Dixparêtre, et je suis également en train de penser à l’écriture d’un spectacle. J’ai aussi des petits projets d’architecture. J’essaie de faire en sorte que toutes ces disciplines se nourrissent les unes les autres. J’ai pas envie d’être cantonné à un seul métier, une seule spécialité. Parfois je sens que j’ai des pertes de vitesse quand je fais des objets. Alors penser à un spectacle ou une scénographie, ça me nourrit et je peux ensuite revenir à nouveau sur des objets, en ayant repris des forces.

Peux-tu nous en dire un peu plus sur ton activité de maquettiste ?

Souvent, quand je dis que je suis maquettiste, on se demande ce que ça peut bien vouloir dire… Surtout que maquettiste, ça veut tout et rien dire : il y a des maquettistes dans le journalisme, par exemple, qui mettent en page des articles. Moi, je suis maquettiste dans l’architecture, ou le bâtiment ; c’est un début de définition.

Il y a différentes typologies de maquettes : il y a les maquettes de concours, dans le cadre de concours d’architecture, pour présenter un projet à des élus ou à un jury. Concrètement, les agences m’appellent pour que je modélise en trois dimensions un bâtiment, pour les aider à convaincre de l’intérêt du projet. Ce que je n’aime pas faire, c’est qu’on m’appelle et que je modélise un projet qui est déjà tout fait, car c’est un travail de prestataire, dans lequel le travail de ma matière grise est très limité! Ce que je préfère, c’est quand on m’appelle dès le début du projet et que je peux commencer à travailler avec des maquettes d’étude. Cela permet de questionner les proportions, l’ombre, la lumière, les usages, tout un tas d’éléments propres à l’architecture. C’est cette première étape qui permet d’aboutir à la maquette de concours. C’est d’ailleurs une autre typologie, la maquette d’étude. Il y a enfin les maquettes d’exposition, qui sont celles pour les musées, les villes, les centres d’interprétation de l’architecture et du patrimoine, etc.

“La maquette est un objet intelligible, on peut tourner autour, rentrer dedans.”

J’ai travaillé par exemple sur une maquette du Grand Théâtre de Bordeaux, l’échange était super agréable. Ce qui m’intéressait dans ce prototype, c’était de voir les jeux d’ombre. J’ai commencé par réaliser une maquette d’étude, et ensuite la maquette d’expo qui est conservée dans l’agence pour laquelle j’ai travaillé. La maquette est un objet intelligible, on peut tourner autour, rentrer dedans.

Il y a encore d’autres maquettes, que je fais de temps en temps, comme les maquettes de lumière, qui permettent de mesurer la qualité lumineuse d’un bâtiment. Je fais aussi des maquettes de prototype, pour des designers. Quand on dit “maquette” on pense échelle réduite, mais une maquette peut être à l’échelle 1. Ça reste une maquette dans le sens où ce n’est pas encore la pièce finie, c’est juste une étape avant d’y arriver. C’est comme ça que j’entends la définition de la maquette. D’ailleurs en design on parle de “monstre”, pour le dernier essai avant de passer à la création de la vraie pièce.

Est-ce que tu travailles des matériaux en particulier ?

Oui, c’est une de mes caractéristiques en tant que maquettiste, j’aime travailler tous les matériaux. C’est quelque chose qui est sans doute liée à ma formation mais aussi à ce que j’ai toujours aimé faire depuis que je suis petit. Il y a beaucoup de maquettistes qui travaillent des matériaux plastiques pour ensuite les peindre. Mon approche est différente : je travaille des matières et je les mets en oeuvre pour exprimer quelque chose qui est propre au projet. Je peux travailler la pierre, le métal, le bois, le plâtre aussi. Quand j’analyse un projet, j’essaie toujours de chercher le matériau qui correspond le mieux à son expression. C’est la même chose quand je crée des objets.

En ce qui concerne ton activité de designer, est-ce que cela se passe de la même manière ?

En maquette, je réponds surtout à des commandes d’agences d’architecture ou de municipalités, parfois de galeries. Ce qui me plaît, c’est que les sujets qu’on me confie sont contraignants, et ça encourage ma créativité. Pour les objets, je définis moi-même mes contraintes. Il y a une forme d’excitation dans le fait de se poser ses propres limites. Créer sans contrainte, je n’y arrive pas. L’idée de faire telle ou telle pièce vient souvent d’un besoin : il me manque telle pièce, alors je vais la dessiner. Par exemple, je viens de finir la rénovation de mon appartement, et je n’avais pas assez de couteaux, alors j’ai fait des couteaux. Les interrupteurs ne me plaisent pas, alors je vais concevoir des interrupteurs. Je compte déménager bientôt et il va sans doute me manquer un bureau, donc ce sera sûrement une de mes prochaines pièces.

En ce moment je travaille sur un vase. J’ai d’abord fait l’objet d’un petit croquis mais je suis très vite passé à la réalisation. Au lieu de prendre le crayon comme outil pour dessiner, souvent je préfère privilégier une plaque de bois et un ciseau à bois pour travailler la matière. Le dessin peut parfois venir après avoir travaillé la matière. Parfois même il n’y a pas de croquis. Certains sculpteurs, en voyant un bloc de marbre, se demandent quel personnage se cache à l’intérieur. Il y a un peu de ça dans mes pièces : j’aime bien commencer par la matière. C’est peut-être aussi la peur de la page blanche qui fait que je travaille ainsi. J’ai moins peur face au “bois blanc” qu’à la page blanche.

Dans mon atelier, j’ai des petites et des grandes machines. Des grandes pour les objets, et des petites pour les maquettes. J’ai même une machine qui était à mon grand-père ; je l’adore, elle a un bruit et une odeur qui me rappellent beaucoup de choses…

Il y a aussi un outil que j’aime bien: c’est un os à mater, l’un des plus vieux outils au monde, préhistorique. A l’époque, ça permettait de boucher les pores du cuir ; l’eau ruisselait sur la matière. Moi je l’utilise pour le papier par exemple, toujours pour faire rentrer les pores.

Est-ce qu’il y a un endroit qui t’a particulièrement influencé ?

Oui, il y a des paysages qui m’ont beaucoup marqué. Peut-être plus que telle personne en particulier. Je suis peu influencé par les personnes. Il y a une chaise que j’ai réalisée, par exemple, qui est clairement influencée par certains paysages nordiques. C’était lors d’un trip en vélo : j’ai traversé une quinzaine de pays en vélo, et le soir quand je rentrais sous la tente, je pliais des bouts de papier pour faire la maquette d’une chaise. Mais l’idée venait aussi sans doute du fait que j’avais un peu mal aux fesses à force d’être assis sur une selle de vélo… J’aurais pu dessiner un fauteuil d’ailleurs! L’horloge est aussi directement liée à un paysage, dans le Jura suisse. J’étais en train de dessiner une horloge, et je ne savais pas comment j’allais marquer les repères de temps. En me baladant dans le paysage suisse, j’ai remarqué ces éléments de bois qui servent à retenir la neige, recouverts de blanc. On ne les voyait que par l’ombre qui était derrière eux : ils étaient présents par leur absence. C’est à ce moment-là que j’ai trouvé mon idée : au lieu de marquer les repères de temps par l’encre ou la gravure, j’ai percé ! Ce sont ces trous qui sont devenus des refuges à ombre : on voit les repères de temps grâce à l’absence de repères.

Je pense que je suis très influencé par la matière, les paysages, le silence.
C’est sans doute lié à mon enfance, où j’étais souvent dans le grenier de mes parents à faire des petites expériences, brûler des trucs (faut pas leur dire!), faire des expériences de matières. Il y avait même une maquette de petit train! J’adorais passer du temps à cet endroit!

Quels sont les projets sur lesquels tu travailles en ce moment ?

Je continue à donner des cours à la fac, en design, à l’école d’architecture et dans l’école ECRAN. J’aime enseigner et transmettre.
En ce moment, j’écris un spectacle pour le collectif Dixparêtre. Pour moi ce spectacle est un medium intéressant pour continuer à transmettre, sous une autre forme. Et ça me permet de mettre en confrontation des sujets sur lesquels je réfléchis aussi dans mes autres activités : l’ombre, la lumière, la différence entre le vide et l’espace, des questions sur le mouvement.
J’ai aussi un travail de scénographie pour un couple d’artistes, c’est tout nouveau donc c’est difficile d’en parler. C’est pour un spectacle de cirque, on ne voit pas une gare, mais simplement quelques éléments qui l’évoquent. Le jeu c’est de travailler sur la représentation du quai, l’horloge, etc.

Il y a aussi de nouveaux objets en création : je travaille sur un vase, où je me demande comment “encadrer la fleur”. Ma référence c’est le cadre des tableaux. Je veux travailler sur le vase avec son potentiel de ne pas être seulement un contenant pour mettre de l’eau et poser les fleurs dedans, mais être un cadre qui met en valeur les fleurs.

Pour la chaise, c’est drôle : vous avez à la fois la maquette d’étude, et la vraie réalisation. On voit bien que ça donne une impression de masse décollée, parce que l’angle entre le dossier et l’assise fait que le dossier a l’air de flotter. Maintenant je la fais en bois un peu plus épais, ce n’est pas le dernier modèle que j’ai ici. J’ai beaucoup de pièces qui sont des ratés ici, puisque je vends les pièces réussies! Je garde les prototypes, ou je les offre à des amis, qui sont contents : même si ce sont des ratés, ils ont plein de pièces (rires)!

Un morceau que tu écoutes en ce moment ?

En ce moment j’écoute beaucoup Keith Jarrett, notamment le concert à Cologne.
En fait j’écoute des musiques vraiment différentes en fonction du travail que je suis en train de faire. Quand je dessine ou que je travaille le bois, le métal, ou les techniques de moulage, c’est différent. En ce moment je suis pas mal devant l’ordi en train de dessiner (j’ai hâte de retourner à l’atelier!), et j’écoute une vieille musique que j’écoutais en Norvège, c’est Ane Brun, “Rubbert and soul” en session acoustique. J’aime bien c’est très doux, c’est pour quand je fais les maquettes aussi.

Est-ce que tu as un artiste ou un artisan coup de coeur ?

Ce serait A+B designer, Brice Gendre et Hanika Perez, qui travaillent au Perchoir à Toulouse. Ici, on est au “Petit perchoir”, et au bout de la rue il y a le Grand Perchoir. En fait, on est des potes à l’origine. On avait un premier lieu où on partageait des locaux, qui n’était pas vraiment une colocation mais plutôt une façon de travailler, une philosophie de vie, etc. Brice et Anicka sont designers, et j’aime leur travail, leur process de conceptualisation. Dans beaucoup de leurs pièces, il y a une certaine forme de poésie que je trouve magnifique. Et puis il y a les personnes elles-mêmes, que j’aime beaucoup!

Est-ce que tu as une passion ?

Je travaille de mes passions! Mais sinon je fais du kayak, dans la Garonne. D’ailleurs j’ai mon zodiac dégonflé dans l’atelier. J’aime bien prendre mon kayak, remonter la Garonne, me poser sur une petite île où il n’y a personne. Je trouve qu’il n’y a pas beaucoup de parcs à Toulouse, alors j’aime bien sortir et me retrouver un peu tout seul.

Quelqu’un que tu nous recommandes de rencontrer pour 10point15 ?

Ma compagne, Tiziana Curchod. Elle est circassienne, elle fait du trapèze dansé. C’est pas parce que c’est ma compagne, mais parce qu’elle est vraiment douée dans ce qu’elle fait! Elle travaille avec le collectif Dixparêtre, elle danse bien, elle bouge bien. Elle fait du cirque contemporain, elle a une approche systémique des choses, elle met en relation beaucoup de choses. Mais je ne suis sans doute pas très objectif (rires)!

Pour suivre l’actualité de
Damien Guizard :